2005

John Horne
 

Entre expérience et mémoire
Les soldats français de la Grande Guerre

XXVIIe Conférence Marc-Bloch, 7 juin 2005Allocution de la présidente
Vidéo de la conférence

  • Année : 2005
  • Durée : 71:34
  • Production : EHESS
  • Auteur/Réalisateur : Philippe Kergraisse

Conférence publiée in : Annales. Histoire, Sciences sociales, 60 (5), 2005, p. 903-919.

Résumé

L’expérience, qui s’inscrit dans la temporalité et se communique par la narration, représente un cadre d’analyse important pour comprendre les combattants de la Grande Guerre. Les soldats français étaient pris entre un avenir défini par la nécessité d’expulser les envahisseurs allemands et un présent réfractaire à cet impératif en raison de la prédominance de la guerre défensive. Les narrations qui confrontent cette dichotomie tournent autour de la notion du sacrifice. L’érosion de ce langage  provoque les mutineries de 1917. Néanmoins, un discours narratif fonctionnel se réinstalle pendant la dernière année du conflit. La mémoire plus distanciée qui se réalise chez les vétérans après la guerre est, sans être moins « vraie », différente, par sa nature, de l’expérience vécue.

Abstract

Between experience and memory. The French soldiers of the Great War. – Experience, which occurs within a time-frame and is communicated by narratives, represents an important basis for understanding the combatants of the Great War. French soldiers were caught between a future which was defined by the need to expel the German invaders, and a present which resisted this imperative owing to the predominance of defensive warfare. The narratives which confronted this dichotomy turned on the notion of sacrifice. The erosion of this language provoked the mutinies of 1917. Nonetheless, a functional narrative was reinstated during the last year of the war. The more distanced memory constructed by the veterans after the war, without being less true, is different by its nature from the experience of the conflict.

Texte intégral

Les soldats de la Grande Guerre, parmi lesquels se comptait Marc Bloch, restent un grand sujet de notre histoire contemporaine européenne1. En France comme dans certains autres pays (notamment la Grande-Bretagne), le public leur prête un intérêt toujours grandissant2. Ces visages, parfois étonnamment jeunes, que nous scrutons dans de vieilles photographies nous paraissent à la fois tout proches (les derniers vétérans sont à peine sortis des rangs des vivants) et très lointains, comme si leur expérience était aussi difficile à reconstituer que celle des soldats de la guerre de Trente Ans3. Nous déchiffrons ces correspondances et ces carnets, et nous nous demandons comment ils ont ressenti cet événement, au nom de quoi ils ont « tenu » – ou n’ont pas tenu – et ce qu’ils en ont retenu. Mais les réponses restent énigmatiques.

Car les combattants de la Grande Guerre ont initié le xxe siècle à un cycle de violence, tant idéologique que physique, qui est à peine refermé. Le monde change dans leur sillon. Conscients de cette transformation, les anciens combattants dominent pendant longtemps le récit de leur propre expérience. Les historiens s’y penchent plus tardivement, avec des sources nouvelles, sans que ne s’interrompe le flot de témoignages publiés. En même temps, la gamme des interprétations s’élargit. Plus on s’approche d’une étude quasi psychologique, plus les interprétations diffèrent, se confrontent4. Victimes d’une contrainte étatique et judiciaire, ou participants dans une violence consentie à l’égard de l’ennemi ? Motivés par une loyauté de groupe envers les camarades, ou mobilisés par un sentiment d’appartenance nationale ? Les hypothèses abondent, sans forcément se contredire.

Je n’ai pas la prétention de résoudre ces questions, même en me limitant aux huit millions de soldats français. Je propose plutôt de changer l’objectif, afin de réfléchir sur certains cadres d’analyse, susceptibles d’éclairer le vécu de ces hommes. Il s’agit de l’expérience, de la mémoire et des rapports tissés entre elles par le langage. Et, ici, je pense à Marc Bloch l’historien, qui a nourri de son expérience de soldat de la Grande Guerre toute une réflexion sur la subjectivité humaine, qui infuse ses travaux de médiéviste5.

Les multiples dimensions de l’expérience

Pour l’historien, l’expérience est aussi importante que la mémoire, même si elle a reçu moins d’attention ces dernières années, la mémoire étant devenue un sujet de prédilection6. Sans entrer dans des considérations par trop théoriques, il faut démêler la complexité de l’expérience qui, naturellement, va bien au-delà de la simple réaction à un événement extérieur – aussi implacable soit-il, éclatement d’obus ou rafale de mitrailleuse. Faire une expérience présuppose une anticipation de l’avenir, même si elle est l’inverse de l’événement qui arrive. Faire une expérience exige aussi de la mémoire, car, en dehors des cas de mort ou d’amnésie, le cerveau travaille tout de suite l’expérience par récollection, si bien que la mémoire fait vite partie de l’expérience. Ce qui se vit dans un présent fugace s’inscrit alors dans une structure temporelle, et il y a lieu d’explorer cette temporalité dans le cas des soldats de 14-18.

L’expérience se formule, et se communique aussi. Elle se formule par les sentiments que l’acteur éprouve et les explications qu’il se donne. Elle se communique par les récits qu’il en fait aux personnes avec qui il est en contact. Ainsi, la pensée et le langage sont indissociables de l’expérience, une fois l’homme sorti de sa première enfance7. Bien sûr, tout n’est pas dit, même à soi-même. La narration est semée de silences et d’occultations. Dans le pire des cas, elle est bloquée par le mutisme. Mais, avec le temps, et sous forme d’une mémoire distanciée, le langage récupère souvent ces aspects refoulés de l’expérience, tout en en supprimant d’autres. Étudier des sources d’ordre personnel (correspondance, journaux intimes) signifie ausculter ces rapports entre expérience, narration et mémoire.

En ce qui concerne les soldats français de 14-18, autant les sources orales manquent, autant les sources écrites abondent. La classe la plus âgée de la réserve de l’armée active mobilisée en 1914, celle de 1896, avait six ans en 1882, et fit sa scolarité à l’école Jules Ferry. Même les territoriaux, plus âgés, étaient souvent passés par l’école primaire. Cette armée écrit sans cesse, des officiers les plus cultivés aux soldats paysans et ouvriers, qui s’expriment comme jamais auparavant8. Il est vrai que les carnets et lettres qui sont édités pendant et après la guerre viennent plutôt de combattants issus des classes moyennes et des élites. Mais, en dehors du fait que les documents de ce type publiés plus récemment font une place importante aux simples soldats, l’armée sondait le courrier de la troupe, surtout à partir de 1916, afin de surveiller son moral9. Les rapports du Contrôle postal, avec leurs extraits de lettres, offrent un énorme recueil de fragments d’expériences narrés par les soldats à l’intention de leurs proches10.

L’expérience s’inscrit enfin dans le cadre social et institutionnel dans lequel elle se déroule. Elle est donc affaire de valeurs collectives, de rôles sociaux et de fonctions institutionnelles. En retenant ces distinctions, je voudrais évoquer trois cadres de cette expérience. D’abord, la temporalité des soldats – et surtout la tension entre la guerre future imaginée et celle vécue au présent. Ensuite, le rôle du langage, et en particulier de la narration, comme intermédiaire entre l’avenir et le présent, entre l’imaginaire et le réel. Enfin, et de façon plus sommaire, la « mémoire distanciée » telle qu’elle s’est construite après la guerre.

Guerre imaginée et guerre vécue

Dans quel état d’esprit et avec quelle anticipation les soldats sont-ils partis en août 1914 et pendant les mois qui ont suivi la déclaration de guerre ? En l’absence de réponse à cette question, il est difficile de mesurer l’impact subjectif de leur rencontre avec la guerre réelle, c’est-à-dire avec des conditions de bataille bien plus meurtrières que prévu. Car l’application de la technologie industrielle au combat – mitrailleuses, artillerie à explosifs puissants – avait créé une forme de guerre non seulement impersonnelle (on voyait rarement l’ennemi) mais aussi terriblement meurtrière. Par surcroît, elle favorisait la défensive une fois la guerre de mouvement terminée. Restaurer la puissance de l’offensive contre ces forteresse étendues que furent les tranchées se révéla bien difficile. Même en 1918, les avantages conférés à l’offensive par les chars, les avions et une artillerie d’assaut n’expliquent qu’en partie la victoire alliée, qui surtout due aux effets cumulés de la guerre d’usure. Mais en 1914, tout cela était à venir.

Or, nous savons maintenant que les soldats ne partaient pas allègrement dans un esprit de nationalisme revanchard (comme le mythe l’a longtemps présenté), mais plutôt décidés à défendre la patrie contre ce que l’on voyait comme une agression injustifiée de la part de l’Allemagne11. « Les hommes pour la plupart n’étaient pas gais », remarqua Marc Bloch avant de rejoindre son régiment au début d’août : « Ils étaient résolus, ce qui vaut mieux12. » Cependant, autour du départ s’esquisse cette « culture de guerre » de 1914 qui présente le conflit sous forme manichéenne, comme une lutte à outrance entre valeurs nationales opposées et pour la survie de la patrie13. Par « culture de guerre », j’entends, certes, les représentations du conflit et les valeurs qu’elles affichaient, telles qu’elles étaient relayées par la presse, la politique ou les Églises, mais aussi telles qu’elles étaient appréhendées et exprimées par les soldats et les civils eux-mêmes. Dans le cas français, elle fut rendue très concrète à l’automne 1914 par l’invasion et par les brutalités commises contre les civils belges et français – les « atrocités allemandes »14. Les soldats étaient bien conscients de ces réalités. Ils croisaient des centaines de milliers de réfugiés et, en refoulant les Allemands de la Marne, ils retrouvaient des civils brutalisés et des villages incendiés.

Cette expérience de l’automne 1914 culmine avec le choc de la rencontre avec les armées allemandes, un choc qui, avant la fin de l’année, se solde par la mort ou la capture de 435 000 soldats français, soit 26 % des pertes de toute la guerre15. Mais au lieu d’aboutir à la victoire décisive, l’affrontement s’enlise dans la guerre des tranchées. D’où une grille de référence dans le temps et l’espace qui définit l’horizon d’existence du soldat français pour le reste du conflit. La patrie violée a été défendue, et chaque nouvelle attaque de l’ennemi ainsi contrée représente une victoire partielle. Cependant, la victoire définitive ne peut être consommée qu’avec l’expulsion des Allemands des territoires occupés, qui concernent dix départements avec des villes telles que Lille, Cambrai et Saint-Quentin. Il s’agit d’une guerre de libération nationale, dont seul l’acte final pourrait libérer les soldats eux-mêmes.

Cette temporalité se conjugue de la manière suivante. Le sursaut national de 1914 est le passé sur lequel l’effort de guerre est bâti, et dont la mémoire s’installe à l’intérieur du conflit. Deux ans plus tard, Maurice Genevoix rappelle ses émotions de jeune lieutenant, et celles des soldats, en lisant l’ordre célèbre du général Joffre à la veille de la bataille de la Marne : « Le moment n’est plus de regarder en arrière […] Attaquer, refouler l’ennemi […] » :

« C’est cela, j’avais ressenti cela, et mes hommes, et nous tous à qui l’on n’avait rien dit […] Nous avions [ces propos] en nous ; ils étaient notre raison d’être et notre volonté. Sans savoir que de ces jours poignants dépendait le salut du Pays, nous avions fait dans la joie tout le sacrifice16. »

De même Marc Bloch, en 1915, dans une lettre écrite au cas où il serait tué, déclare que ceux morts pendant la retraite de 1914 étaient à plaindre mais que lui serait mort « sûr de la victoire »17.

Le présent, par contraste, consiste dans la guerre des tranchées qui s’éternise. En fait, il se vit à deux temps. Le premier consiste en une logique défensive dont le but est précisément de limiter les pertes et de se protéger contre les violences de la guerre. Maîtriser cette guerre-là veut dire assurer sa survie quotidienne. Partis d’une impréparation totale et munis d’un matériel parfaitement insuffisant, les soldats français font l’apprentissage de ce que l’on pourrait appeler la vie ordinaire des tranchées. Il ne faudrait pas nier la dureté des conditions climatiques et sanitaires ni minimiser la mort qui les guette en permanence, mais les hommes s’installent tant bien que mal dans une vie qui se reproduit avec une mesure de régularité, et ils en tirent même un certain orgueil. Avec l’accumulation d’armes toujours plus puissantes (avions, artillerie lourde) ou adaptées aux combats des tranchées (grenades, obusiers), ils s’acquittent de leur tâche première – maintenir la défensive. « L’impression que nous sommes chaque jour mieux armés, par conséquent chaque jour plus forts, est partagé par tous », résume le contrôle postal de la IIIe armée dans l’Argonne en avril 1916. « La vue des pièces dont notre armée dispose, des munitions accumulées, consolide cette impression, ainsi que l’activité que notre artillerie continue à déployer jour et nuit sur le front […]18. »

Pourtant, à côté de cette logique défensive s’impose un deuxième temps, celui de l’offensive, qui oblige à une intensification de la violence afin d’user l’ennemi et éventuellement de briser son front. Et parce que l’armée allemande, à l’ouest, reste sur la défensive en 1915, ce sont surtout les armées françaises qui attaquent (l’armée britannique n’entrant que progressivement en scène), et chez qui, par conséquent, la guerre imaginée se heurte le plus brutalement à la guerre défensive19. Incapable de reconnaître cette réalité nouvelle, le haut commandement continue à jeter ses troupes dans des attaques partielles avant de lancer deux offensives générales, en Artois en mai et en Champagne et en Artois en septembre. Les gains furent minimes, les pertes écrasantes – au moins 433 000 morts et prisonniers pour toute l’année, encore 26 % du total de la guerre, soit des pertes plus élevées que celles de 1916, l’année de Verdun et la Somme. Pour les Français, 1915 est l’année du grand paroxysme dans la manière de faire la guerre.

En ce sens, les soldats français font les frais des illusions de leurs propres généraux (Joffre en premier lieu) par rapport à la doctrine de l’offensive. Et il n’est en rien surprenant si leurs lettres (telles qu’elles nous parviennent de ce temps d’avant le Contrôle postal) regorgent d’expressions traduisant le choc et l’affolement devant la violence de cette guerre imprévue. « Nous avons passé une semaine terrible », écrit le soldat Marcel Papillon à ses parents en avril 1915 de Bois-le-Prêtre, où se prolonge une offensive partielle :

« C’est honteux, affreux ; c’est impossible de se faire une idée d’un pareil carnage. Jamais on ne pourra sortir d’un pareil enfer. Les morts couvrent le terrain. Boches et Français sont entassés les uns sur les autres, dans la boue […] Nous avons attaqué deux fois [… et] gagné un peu de terrain – qui a été en entier arrosé de sang […] Enfin, il ne faut pas désespérer, on peut être blessé. Quant à la mort, si elle vient, ce sera une délivrance20. »

Seulement, à leur manière, les soldats partagent les illusions des généraux. Ils sont pris, eux aussi, dans l’engrenage d’un avenir qui semble passer implacablement par la grande offensive libératrice. L’espoir que cette fois-ci on en finira, qu’enfin s’écrouleront les lignes allemandes, se renouvelle continuellement, alternant avec le noir désespoir face à une impossible percée. Ce même Marcel Papillon, qui observe de loin, en septembre 1915, les offensives jumelées en Champagne et en Artois, griffonne une carte à son frère Lucien, qui y participe : « Ça barde fort vers toi en ce moment, c’est le grand coup, ça sera peut-être la fin. » Le lendemain il note : « On nous a lu une sorte de proclamation adressée aux armées par le général en chef, nous faisant savoir que l’heure décisive était arrivée et qu’il fallait donner l’effort suprême21. » Et Lucien, blessé et remarquant bien naturellement qu’il se trouvait mieux à l’hôpital que dans la bataille, raconte néanmoins à ses parents la réussite supposée de l’attaque : « Je te promets quand tout cela crachais, que les boches prenais quelque chose pour leur ruhme. Mon sac est resté […] dans les tranchées boches qui sont à nous maintenan22. »

Cette grille expérientielle, dans le temps et dans l’espace, explique certains traits du vécu des soldats français en 1916. Selon les archives du Contrôle postal, le moral des troupes qui font face à l’offensive massive de l’armée allemande à Verdun se montre assez solide, malgré des conditions de bataille parfois pires que celles de 1915. Car même si la distinction tactique entre l’offensive et la défensive disparaît dans une campagne conçue du côté allemand en forme d’une lutte d’usure, les soldats français ont vite compris que, pour eux, il s’agissait d’une bataille défensive. Bien sûr, ils souhaitent la rencontre décisive. Un rapport de mars 1916, au début de la bataille, signale le désir répandu d’un effort qui pourrait terminer la guerre. « Déjà, le mot d’ordre “tenir” est changé », écrit un soldat : « maintenant, c’est “agir”23. » Mais tenir suffit pour remporter une victoire défensive qui empêcherait un renouvellement de l’invasion allemande ou la défaite par l’usure. Ainsi se dégage des rapports du Contrôle postal la fierté d’avoir résisté, ce qui est déjà représenté comme une épopée nationale. « Quant à Verdun », écrit un soldat, « ils ne l’auront plus maintenant » ; et un autre de dire : « Je sors de la fournaise et ce n’est pas rigolo, mais ils ont beau faire, ces vaches de boches, ils ne prendront pas Verdun où on se fera plutôt tuer jusqu’au dernier24. »

Il reste, pourtant, la question de l’offensive qui seule peut apporter la libération définitive, et dont l’espoir se reporte, pendant l’été 1916, sur l’attaque anglo-française sur la Somme et sur une guerre de coalition menée sur les fronts russe et italien. « Vous avez appris le succès des Anglais, des Italiens ; ça vous donne du courage », écrit-on de Verdun en juillet ; « je vois bien que 1916, c’est la fin25. » Quand ces offensives dégénèrent à leur tour en une logique d’usure avant de s’embourber avec les pluies de l’automne, les soldats français se retrouvent face à cet avenir qui refuse de se muer en victoire totale.

La Grande Guerre eut ce fond de millénarisme qui vient du choc entre l’investissement des populations dans le conflit et l’impossibilité de remporter une victoire par la guerre telle qu’elle avait été imaginée. Comme tout millénarisme, il se joue au temps futur, un futur qui se voit investi de toutes les angoisses et de tous les espoirs. En ce sens, il est parfaitement logique qu’Henri Barbusse, socialiste et soldat volontaire, qui a fait l’expérience de la deuxième offensive de l’Artois en septembre 1915, publie avec le succès que l’on sait son roman témoin, Le Feu, en décembre 1916, quand la bataille de la Somme a touché à sa fin. Son sujet n’est rien autre que la suspension d’un groupe de soldats entre le présent qu’ils habitent, en essayant de survivre, et un avenir illisible mais que Barbusse dépeint dans son dernier chapitre, « L’Aube », aux lueurs d’une apocalypse rédemptrice. Les ventes du livre, le prix Goncourt et les réactions des lecteurs (soldats et civils confondus) montrent qu’il avait saisi un aspect central de l’expérience de la guerre26.

Narrations et expériences de guerre

Comment vit-on à l’intérieur de cet univers temporel ? Dans des situations variées, certes, et selon les cadres sociaux et institutionnels auxquels je me suis référé, et qui ont fait l’objet de nombreuses études. Situations variées – un « bon » secteur par rapport à un secteur où « ça barde » ; la vie ordinaire des tranchées contre les grandes batailles ; des armes différentes – les artilleurs, en particulier, ayant une certaine distance par rapport au sort des fantassins27. Divers cadres institutionnels et sociaux aussi : une justice militaire qui varie dans ses exactions, étant plus sévère et surtout plus arbitraire en 1914-1915, quand le haut commandement se heurte à une forme de guerre qu’il ne comprend pas28 ; mais aussi des formes de reconnaissance militaire (médailles, citations) qui sont censées entretenir le sens du devoir. Et, au-dessus de tout, les rapports avec l’intérieur, qu’ils soient négatifs (la haine de l’embusqué, du profiteur de guerre) ou positifs (l’intimité conjugale et familiale et le souvenir de la vie antérieure, dans le civil)29. Tout cela structure l’expérience des soldats.

Mais cette expérience se formule, aussi, et surtout se communique. Soit le rôle du langage par rapport à la violence de la guerre, et la difficulté qu’éprouvent les soldats de concilier cette violence avec une vision du conflit comme obéissant à une certaine rationalité – c’est-à-dire, capable d’être gagné – et comme quelque chose dont ils pourraient espérer sortir vivants. Bien sûr, les narrations que font les soldats sont multiples, comme les cadres sociaux dans lesquels ils les font. On ne dit pas à ses camarades la même chose que ce que l’on écrit à ses proches, ou que ce qu’on leur dit quand on a enfin une permission. Pourtant, rien ne laisse supposer que certaines de ces formes de narration soient plus « vraies » que les autres. On peut très bien écrire des choses à ses proches que l’on ne dit pas, du moins de la même manière, à d’autres soldats (par exemple, une attaque que l’on a faite ou subie). De même, on peut s’autocensurer dans une lettre sur certains thèmes (par exemple, sexuels) sur lesquels on ne se retiendrait pas au front. Chaque stratégie de narration a sa cohérence et sa valeur. Mais parce qu’il reste peu de traces des récits oraux faits par les soldats entre eux ou en permission30, c’est surtout la correspondance qui nous renseigne sur le rôle de la narrativité utilisée par les soldats pour ordonner leurs expériences, y compris celle de l’extrême violence du combat.

Prenons un exemple. En 1916, l’historien Louis Madelin est affecté en tant que lieutenant à la IIe armée dans le secteur de Verdun. Là, il rédige une série de rapports du Contrôle postal qui tracent les liens entre les événements militaires et le vécu des soldats. Le 21 juillet, la 71e division « descend de Verdun », après deux semaines passées près du fort de Vaux, où elle a subi « de sévères bombardements et de violentes attaques ». L. Madelin contrôle la correspondance et note une « lassitude physique et morale » inquiétante. Les soldats avaient survécu avec trois litres d’eau chacun et quelques boîtes de viande (du « singe » en argot de poilu). En plus d’une fatigue extrême, beaucoup, ébranlés par les bombardements, se plaignaient de maux de tête et de troubles provoqués par les gaz asphyxiants.

« Verdun est devenu littéralement un lieu d’horreur », résume L. Madelin ; « il y a à son endroit une sorte de phobie dans la troupe. “Enfer” ; “fournaise” ; “calvaire”. On l’a surnommé place de la Mort. »

« On peut appeler Verdun un gouffre d’hommes », écrit un homme, et un autre d’ajouter : « Tout de même, nous voilà sortis de cette boucherie » ; et un autre encore : « La nuit du 19 au 20 juillet et bien [sic] c’est le plus beau jour de ma vie, car nous avons été relevés de Verdun […] Nous sommes sortis de l’Enfer31. »

En fait, L. Madelin observe des hommes désorientés, qui souffrent d’une sorte de traumatisme collectif. Mais ceci ne dure pas. Cinq jours plus tard, un deuxième sondage, effectué par Madelin en raison du bas moral de la division, révèle les débuts d’une narration qui ordonne et rend compréhensible l’expérience récente, avec des valeurs implicites (virilité, courage, héroïsme) qui relient l’épisode de Verdun aux objectifs de la guerre. Selon L. Madelin : « On commence, avec le recul, à considérer ces jours d’épreuve d’un œil moins tragique. Il est vrai que nous avons perdu du terrain et que nous l’avons repris ; nous avions même notre colonel qui était prisonnier, et nous l’avons dégagé », écrit un soldat, tandis qu’un lieutenant refuse que sa femme le voie en héros, remarquant : « Tous mes hommes ont fait leur devoir et beaucoup même ont fait davantage et n’avaient pas besoin, ni de mon exemple ni de mes exhortations. » Malgré la persistance d’un sentiment de désarroi répandu, L. Madelin conclut : « Le “cauchemar” qui opprimait encore les esprits, il y a cinq jours, s’estompe. Il reste une fierté encore accompagnée d’honneur32. »

De manière plus générale, les narrations (épistolaires ou autres) permettent aux soldats de négocier l’expérience de la guerre, en tenant compte de leurs interlocuteurs33. Par exemple au sujet des pertes. Les soldats donnent souvent à leurs correspondants une estimation du nombre de soldats français perdus dans une action, parfois en une glose pessimiste, mais parfois en surestimant les pertes ennemies, comme s’ils avaient intériorisé la guerre d’usure. Ou la prépondérance de la défensive. Les soldats sont capables de manifester une satisfaction qui tourne parfois à l’exultation après l’anéantissement d’une attaque ennemie – sans envisager ce qu’impliquerait pour eux la situation réciproque. Ou les fausses rumeurs, de victoires mirifiques comme de famine chez l’ennemi, qui entretiennent l’espoir34. On cherche surtout à donner aux souffrances une justification en termes d’utilité militaire, sinon de valeurs plus élevées.

Nous retrouvons presque tous ces éléments dans une lettre écrite à sa fiancée par André Kahn, jeune avocat et brancardier, qui fait l’expérience d’une contre-attaque ennemie lors de l’offensive dans l’Artois en mai 1915.

« Une attaque boche. Ils ont été bien reçus ! Leurs cadavres sont amoncelés devant nos lignes. Ils avançaient en colonnes par quatre. Les [canons de] 75 et nos mitrailleuses en ont fait de la bouillie. Hélas ! ils ont bombardé intensément nos tranchées. Toute la nuit nous avons pansé nos braves poilus […] Des officiers sont tués. Parmi eux le capitaine Dunant […] à demi écrasé par une marmite […] Il avait été blessé deux fois, décoré de la Légion d’honneur. Il est mort bêtement dans un trou après six mois de privations et de souffrance ! Ne songeons qu’à une chose : des milliers de Boches solides, dispos, enthousiastes ont été arrêtés, fauchés, par des hommes peu nombreux certes […] mais affermis par le désir de la victoire et la haine de l’ennemi35. »

Kahn se réjouit de la puissance du feu français, qui massacre l’ennemi et réaffirme le but primordial du conflit : expulser les Allemands du pays. Pourtant, l’artillerie allemande pulvérise les positions françaises et atteint l’héroïsme conventionnel, après la mort du capitaine Dunant. Mais, en vantant le succès de la résistance française, Kahn ne peut pas imaginer pareil acharnement chez l’ennemi, lors de la reprise de l’offensive française, sans subvertir sa propre idée de la guerre. Ce qui est chose faite, deux semaines plus tard, quand le régiment s’empare enfin de son objectif, au prix de lourdes pertes : « J’ai soif de victoires éclatantes », déclare-t-il. « Il me faut une avance d’au moins quatre kilomètres pour que je crie victoire… La prise d’une pauvre petite tranchée m’impatiente. C’est idiot36. »

Cet espace à la fois expérientiel et narratif entre l’imaginaire et la réalité se remplit d’émotions et de valeurs qui déterminent en grande partie la manière dans laquelle on la vit et la communique à d’autres. Ferveurs religieuses et politiques, patriotisme, fidélité aux camarades, haine de l’ennemi ou indifférence envers celui-ci, esprit de révolte ou simple désir de survivre, tous ces comportements qui, eux aussi, ont fait l’objet d’études importantes, s’expriment dans les récits37. Mais en ce qui concerne le caractère inéluctable de la violence de la guerre, l’essentiel se joue sur la capacité du langage qui en résulte à donner un sens – une justification – aux souffrances des soldats et à leur mort possible.

Nous avons vu que la « culture de guerre » qui naît pendant l’été de 1914 et qui, en France, prend un sens très concret avec l’invasion, exerce une forte influence sur les soldats, qui regardent le conflit comme une guerre de libération nationale. L’évolution de cette « culture de guerre » devient autrement complexe quand les soldats font l’expérience de la bataille industrialisée, et elle tourne autour de la notion du « sacrifice ». Celui-ci devient la valeur régulatrice du rapport entre les soldats et la nation en guerre. Une version héroïque – littéraire même – du sacrifice s’exprime dans les dizaines de volumes de correspondances de soldats, presque tous écrits par de jeunes officiers bourgeois ou aristocrates tués à la guerre, qui sont publiés pendant le conflit38. Ce qui surprend dans cette littérature patriotique, c’est l’omniprésence de la violence et de la déshumanisation, comme si cet aspect de la guerre ne faisait pas de doute pour le public ni pour les éditeurs. Mais il est contrebalancé par la volonté de vaincre.

La tension entre les deux dimensions s’exprime on ne peut plus clairement dans un volume qui était le « best-seller » du genre. Il s’agit des lettres écrites à sa mère par un jeune peintre, Eugène-Emmanuel Lemercier, qui est tué en 1915. Il y a eu vingt-trois réimpressions du livre à partir de 1916, et une traduction en anglais. Dans cet extrait, Lemercier raconte une attaque :

« Nos pertes sont effroyables ; celles de l’ennemi, pire encore. Tu ne peux savoir, ma mère aimée, ce que l’homme peut faire contre l’homme. Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles. Les hommes mangent le peu qu’ils ont, accotés à des cadavres. Le régiment a été héroïque ; nous n’avons plus d’officiers. Tous sont morts en braves […] Enfin, après cinq jours d’horreur qui nous ont coûté douze cents victimes, nous avons été retirés de ce lieu d’abomination39. »

La tension entre l’horreur et l’héroïsme, entre la violence de la bataille et la nécessité de vaincre, est résolue dans la dernière lettre, qu’il écrit à la veille de sa mort, où il anticipe, et accepte, sa propre disparition : « Chère mère aimée […] nous voici sur l’extrême position d’attente. Je t’envoie tout mon amour. Quoi qu’il arrive, la vie aura eu de la beauté40. »

Sur des registres moins pathétiques, le sacrifice occupe une place centrale dans le langage des soldats. Nous avons entendu celui qui propose de défendre Verdun jusqu’au dernier homme. Avec un fatalisme plus traditionnel, un métayer des Landes, Germain Cuzac, ayant décrit à sa femme les fosses communes des champs de bataille (« parfois il y a plus de cinquante morts ensevelis dans un trou avec une croix »), conclut : « Il ne faut pas que cela vous émotionne, il faut se résigner à tout41. » Et un caporal du 74e RI d’écrire : « En ce qui me concerne […] je me suis décidé d’aller jusqu’au bout […] faisant de grand cœur le sacrifice de ma vie42. » Un contrôleur rapporte pour l’ensemble de la VIIe armée, en avril 1916, que malgré les pertes lourdes et « bien que les survivants eussent vécu dans un véritable enfer […] ils avaient conscience que les sacrifices n’avaient pas été en vain43. »

Cependant, le discours du sacrifice utile était menacé dès le début par la violence de la guerre industrialisée et par l’impossibilité de réussir l’offensive libératrice – ce qui nourrissait le lexique du désespoir que nous avons vu, ainsi que le spectre du sacrifice inutile. Madelin note la présence de ce langage – toujours minoritaire au moment de Verdun, mais peut-être plus fort qu’il ne le paraissait à cause de la censure du Contrôle postal. « Ah, oui », écrit un soldat, « Verdun, c’est le tombeau de l’Armée française. Dire qu’il faudra tous être sacrifiés !44 » Et on pourrait considérer la crise du moral qui traverse l’armée française au printemps de 1917, et les mutineries qu’elle provoque (lesquelles impliquent quarante mille hommes), comme le moment où la foi dans l’avenir et le sacrifice assumé chavire.

Bien sûr, les mutineries eurent des causes multiples, même si la première (comme l’a montré dans son ouvrage classique Guy Pedroncini) fut un geste de refus de la part des hommes qui avaient participé à la désastreuse offensive lancée par le général Nivelle en avril sur le Chemin des Dames45. Certes, la résolution de la crise avait une dimension politique, dans la mesure où il s’agissait d’une renégociation de la discipline par des hommes conscients de leur statut de soldat-citoyen, sur une base qui excluait de pareilles attaques46. Pétain, le successeur de Nivelle, scelle cette résolution (après une répression judiciaire restreinte mais exemplaire) par de nouvelles tactiques qui respectent cette exigence.

Pourtant, au plus profond il s’agissait d’une crise culturelle. Les pertes pendant l’offensive Nivelle furent moindres que celles des grandes batailles en 1915 ; mais ce qui était en jeu était rien moins que le système de représentations qui avait géré l’expérience de guerre des soldats telle que nous venons de la retracer. Il est tout à fait significatif que les soldats ne refusaient jamais de défendre les premières lignes contre les Allemands ; la logique défensive de la guerre des tranchées (et donc de la défense nationale) n’était pas remise en cause. Ce qui provoque les actes de désobéissance chez les soldats – qui se trouvent à l’arrière, dans les cantonnements et avec le temps de se raconter la guerre – est la mémoire de l’échec de l’attaque sur le Chemin des Dames et la rumeur d’un renouvellement de l’offensive. Leur cadre temporel en est bousculé. La confiance dans les paroles des généraux et la foi des hommes dans l’utilité de leur propre sacrifice ne se maintiennent plus. Avec l’écroulement des narrations établies, d’autres langages, d’autres termes menacent de redéfinir leur expérience de la guerre. Les accusations de pacifisme, du côté du haut commandement, et les paroles révolutionnaires ou antimilitaristes chez les révoltés, sont les symptômes du désarroi plutôt que des programmes arrêtés. Mais la « culture de guerre », telle qu’elle avait fonctionné auprès des soldats, se trouvait profondément compromise.

C’est un point qu’il faudrait souligner. Non seulement les « cultures de guerre » s’élaboraient au pluriel, et en termes du vécu des soldats autant qu’en termes de représentations symboliques de la guerre (dans la presse et ailleurs), mais les mutineries dans l’armée (et la crise du moral dans la population civile à laquelle elles furent étroitement liées) marquent les limites de l’investissement dans la guerre. Du coup, on constate un renversement de l’équilibre entre langages officiels et narrations des soldats. Lors de l’offensive Nivelle, la presse devient progressivement muette – les bonnes nouvelles manquant, les mauvaises nouvelles étant censurées47. Les soldats, en revanche, continuent à narrer leurs expériences de la bataille sur un ton de désespoir qui tourne par la suite à la contestation. Les valeurs sur lesquelles reposait la notion du « sacrifice » utile – la justice, l’égalité devant le risque de la mort, la solidarité du pays avec ses soldats – sont remises en question. Et au sentiment de « sacrifice inutile », et donc de victimisation, est opposée une volonté de reprise en main de leur propre sort par les soldats, volonté qui touche, de près ou de loin, une partie importante de l’armée. Fin juin 1917, le Contrôle postal conclut que :

« La mentalité des poilus devient celle d’une corporation. Ils se préoccupent des lois qui régissent le recrutement, de la paye, de l’organisation du commandement, des garanties que leur accorde l’État […] Les soldats se persuadent de plus qu’il leur appartient à eux-mêmes, collectivement, de régler leur sort et au besoin d’imposer leur volonté au front comme les ouvriers l’imposent à l’intérieur, par la grève48. »

Mais j’ai dit que la crise marque les limites, et non pas la fin de l’investissement par les soldats dans la guerre. La résolution de la crise passe par une adaptation à l’offensive qui équivaut à l’apprentissage de la défensive dont l’armée française a fait preuve en 1915. Une spécialisation des fonctions, une guerre de matériels et la mise en œuvre du commandement interallié améliorent petit à petit la conduite de l’offensive49. Les combats quasi continuels de 1918 représentent 17 % du total des morts et des prisonniers français de la guerre, bien moins que les pertes de 1914, 1915 ou 1916. Les autorités essaient de remobiliser les soldats (comme les civils) par un effort de propagande accru. À cela, avec la grande offensive allemande du printemps 1918, s’ajoute la menace d’une invasion allemande renouvelée. Tant bien que mal, le moral des soldats se refait avant que la victoire, à partir de l’été 1918, ne devienne tangible50.

La construction de la mémoire distanciée de la guerre

Pour terminer, je voudrais évoquer un troisième cadre d’analyse de l’expérience combattante : la construction d’une « mémoire distanciée », une fois le conflit achevé. Il semble clair que le rapport entre expérience et mémoire change lorsque l’expérience en question, et la temporalité dans laquelle elle se vit, est close. Dès lors, cette expérience devient à part entière un élément mémoriel d’un nouveau présent, d’une nouvelle expérience, dont les préoccupations diverses entrent en dialogue avec le passé. Bien sûr, ce rapport entre le présent et le passé devenu souvenir peut se vivre sous le signe de la continuité, d’une évolution à peine perceptible. Mais, dans le cas d’une grande coupure, comme celle représentée pour les soldats de la Grande Guerre par la fin des hostilités et le retour aux foyers, il est plus probable que cette transition soit marquée par une reconstruction active de l’expérience comme mémoire selon des procédés explicites51.

En effet, de multiples espaces se créent, dans lesquels les soldats peuvent élaborer le souvenir de leurs propres expériences et formuler des jugements de valeur sur sa signification. Monuments aux morts et commémorations du 11-Novembre, réunions associatives d’anciens combattants, ou pèlerinages sur les lieux du front figurent parmi les activités dédiées à ce processus52. Au niveau de l’individu, une infinité de stratégies se présente pour aborder ou esquiver le souvenir de la guerre, le deuil des camarades disparus, l’issue du conflit (car retourner « vainqueur », comme en France, n’est pas la même chose que de revenir vaincu, comme en Allemagne). Sans doute les plus assujettis au passé, au point que l’expérience révolue risque de les submerger, sont-ils les grands blessés et les victimes de traumatismes psychiques53. La majorité bénéficie d’une marge de manœuvre plus large pour faire face à ce passé, pour en refaire le récit, pour témoigner.

Cependant, les reconstructions narratives – à la fois proches et distanciées – qui font partie de ce processus sont distinctes de l’expérience originelle. Proches, parce que des aspects refoulés ou minimisés du vécu des soldats peuvent être déterrés et formulés – ou peuvent même advenir sans être sollicités. On pense, par exemple, aux soldats morts dont Dorgelès exalte la mémoire en écrivant son roman, Les Croix de bois, publié en 191954. Mais distanciées, dans la mesure où le récit nettement rétrospectif s’inscrit dans un autre champ d’expérience, dans une autre structure temporelle. On réfléchit en tant que civil ; on écrit ou on le dit en sachant le résultat des événements décrits, y compris sa propre survie. Les choix de stratégies narratives sont différents de ceux faits pendant la guerre parce que leurs buts sont autres. Surtout, on en vient à des jugements de valeur qui sont faits à la lumière d’un épisode terminé, mais dont la signification évolue sans cesse.

Ces questions sont soulevées en 1929-1930 par la publication de Témoins, écrit par l’ancien combattant et critique littéraire Jean Norton Cru55. Norton Cru se donne pour ambition de statuer sur l’authenticité de l’ensemble de la littérature de guerre publiée par les soldats français, tant fictionnelle que non fictionnelle, au nom d’une fidélité à leur expérience originelle. Mais s’il débusque les faux témoignages en analysant ces textes, et s’il donne une exégèse révélatrice de ceux qu’il considère comme « authentiques », il met les meilleurs soldats écrivains (selon ses propres critères) au service d’un procès de la guerre qu’il monte au nom d’un pacifisme humanitaire. Pris en bloc, Témoins est important surtout comme un exemple clé de la construction de la figure du témoin moral, celui qui juge rétrospectivement la « vérité » authentifiée d’une expérience au nom de valeurs éthiques ou politiques qu’il affiche dans le temps présent56.

L’expérience de guerre du soldat est devenue la mémoire dans une autre expérience, celle de l’ancien combattant qui la reconstruit et la juge rétrospectivement. Il ne s’agit pas d’une vision de la guerre plus « vraie » ou moins « vraie » que celle entretenue lors du conflit, mais seulement différente. On se rappelle les conditions matérielles, les horreurs, les camarades, peut-être même des choses qui avaient été indicibles à l’époque. Mais n’en refoule-t-on pas d’autres (par exemple, avoir tué) ? Et se rappelle-t-on les sentiments, les passions avec lesquelles on a vécu le conflit57 ? Il n’y a pas de réponses simples à ces questions. Les narrations rétrospectives qui structurent la mémoire de la guerre de 14-18 chez les vétérans s’élaborent de mille façons pendant l’entre-deux-guerres – et depuis la Seconde Guerre mondiale.
   

J’ai remarqué que les soldats de la Grande Guerre sont un grand sujet de notre histoire contemporaine européenne, mais je n’ai parlé que des soldats français. En effet, il me semble urgent d’adopter une approche européenne pour l’histoire de ce conflit. Car, malgré son envergure mondiale, la guerre concernait surtout l’Europe. Par conséquent, elle constitue un épisode cardinal pour cette approche européenne de l’histoire de l’Europe qui, malgré les aléas de la construction d’une Europe politique, s’impose plus que jamais comme une tâche intellectuelle de première importance58. La guerre fut commune aux différents pays belligérants. On y apportait des réponses dans un processus interactif, en apprenant de l’ennemi comme des alliés. Toutefois, plus on s’approche de l’histoire de l’expérience, plus les spécificités nationales semblent peser. Nous avons vu que les soldats français ont vécu la guerre selon une temporalité particulière, en fonction de perceptions, de valeurs et de circonstances (par exemple, l’invasion du territoire national) qui n’étaient pas forcément les mêmes dans d’autres pays. Du moins, est-ce ce qu’il faudrait établir59. Le chemin de cette histoire européenne passe donc par une histoire comparée des cadres de l’expérience nationale, tels que j’ai essayé d’en suggérer la pertinence pour le cas français. J’aime croire que c’est un projet que Marc Bloch – soldat de la Grande Guerre et comparatiste résolu – aurait approuvé.

Notes
1 Marc Bloch, « Souvenirs de guerre, 1914-15 », in Id., Écrits de guerre, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 1997, p. 120.
2 Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004 ; Brian Bond, The unquiet Western front. Britain’s role in literature and history, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
3 Voir Stéphane Audoin-Rouzeau (éd.), Un regard sur la Grande Guerre. Photographies inédites du soldat Marcel Felser, Paris, Larousse, 2002.
4 A. Prost et J. Winter, Penser la Grande Guerre…, op. cit., p. 109-143.
5 Voir, en particulier, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, 1921, reproduit dans M. Bloch, Écrits de guerre…, op. cit., p. 169-184. Voir aussi Carole Fink, Marc Bloch. A life in history, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 54-78, 109-115, et Leonard V. Smith, « Le récit du témoin. Formes et pratiques d’écriture dans les témoignages sur la Grande Guerre », in C. Prochasson et A. Rasmussen (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, p. 277-301, ici p. 297-300.
6 Pour la Grande Guerre, voir entre autres, Jay Winter, Sites of memory, sites of mourning. The Great War in European cultural history, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, et Annette Becker, Maurice Halbwachs. Un intellectuel en guerres mondiales, 1914-1945, Paris, Agnès Viénot Editions, 2003, p. 149-241. Cependant, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker repensent la Grande Guerre en termes d’expérience et de culture (14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, surtout dans « La Violence », p. 23-105). Voir aussi Thierry Hardier et Jean-François Jagielski, Combattre et mourir pendant la Grande Guerre (1914-1925), Paris, Éditions Imago, 2001.
7 Clifford Geertz, « The impact of the concept of culture on the concept of man », in Id., The interpretation of cultures, New York, Basic Books, 1973, p. 33-54 ; Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 3-163 (« De la mémoire et de la réminiscence »).
8 Martha Hanna, « A Republic of Letters : The epistolary tradition in France during the World War I », American historical review, 108, 5, 2003, p. 1338-1361.
9 Parmi les carnets et collections de correspondance publiés plus récemment et qui mettent le plus en valeur l’expérience de soldats « ordinaires », voir Raoul Bouchet, Lettres de guerre d’un artilleur de 1914 à 1916, Paris, L’Harmattan, 2002 ; Ivan Cassagnau, Ce que chaque jour fait de veuves. Journal d’un artilleur, Paris, Buchet/Chastel, 2003 ; Rémy Cazals (éd.), Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, Maspero, 1979 ; Germain Cuzacq, Le soldat de Lagraulet. Lettres de Germain Cuzacq écrites du front entre août 1914 et septembre 1916, recueillies et commentées par Pierre et Germain Leshauris, Toulouse, Eché, 1984 ; Henri Fauconnier, Lettres à Madeleine, 1914-1919, Paris, Stock, 1998 ; Jacques Lovie, Poilus savoyards, 1913-1918. Chroniques d’une famille de Tarentaise, Chambéry, Archives départementales de Savoie, 1980 ; Solange et Bernard Paccot (éd.), Donche Larpin. Chronique d’une famille de Saint-André de Boëge pendant la Grande Guerre, Annecy, Éditions B. Paccot, 1992 ; Marthe, Joseph, Lucien et Marcel Papillon, « Si je reviens comme je l’espère ». Lettres du front et de l’arrière, 1914-1918, Paris, Grasset, 2003 ; Paul Raybaut (éd.), « Les raisins sont bien beaux ». Correspondance de guerre d’un rural, 1914-1917, Paris, Fayard, 1977. Voir aussi les anthologies de lettres collationnées par Gérard Baconnier, André Minet et Louis Soler (éd.), La plume au fusil. Les Poilus du Midi à travers leur correspondance, Toulouse, Privat, 1985, et par Sylvie Decobert (éd.), Lettres du front et de l’arrière (1914-1918), Carcassonne, Les Audois, 2000.
10 Archives du Contrôle postal, Service historique de l’armée de terre (SHAT), Château de Vincennes. Sur le Contrôle postal, voir Jean-Noël Jeanneney, « Les archives des commissions de Contrôle postal aux armées (1916-1918). Une source précieuse pour l’histoire contemporaine de l’opinion et des mentalités », Revue d’histoire moderne et contemporaine, XV, 1, 1968, p. 223-249 ; Annick Cochet, L’opinion et le moral des soldats en 1916 d’après les archives du Contrôle postal, thèse de 3e cycle, Université Paris-X, 1985 ; et Bruno Cabanes, « Ce que dit le Contrôle postal », in C. Prochasson et A. Rasmussen (dir.), Vrai et faux…, op. cit., p. 55-75.
11 Jean-Jacques Becker, « “La fleur au fusil” : retour sur un mythe », in C. Prochasson et A. Rasmussen (dir.), Vrai et faux…, op. cit., p. 152-165.
12 M. Bloch, Écrits de guerre…, op. cit., p. 163.
13 Pour le concept de « culture de guerre », voir Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, « Violence et consentement : la “culture de guerre” du premier conflit mondial », in Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997, p. 251-271, et S. Audoin-Rouzeau et A. Becker, 14-18…, op. cit.
14 John Horne et Alan Kramer, German atrocities, 1914. A history of denial, Londres-New Haven, Yale University Press, 2001 (trad. fr. à paraître, Éditions Tallandier, automne 2005) ; J. Horne, « Corps, lieux et nation. La France et l’invasion de 1914 », Annales HSS, 55-1, 2000, p. 73-109.
15 Calculs faits à partir du « Rapport fait au nom de la Commission du budget, proposition de résolution » (rapport Marin), Journal officiel, Chambre des députés, Documents parlementaires, Séance extraordinaire, 1920, n° 633, p. 32-78. Sont exclus les soldats morts dans les hôpitaux pendant la guerre et ceux décédés après la guerre.
16 Maurice Genevoix, Sous Verdun. Août-octobre 1914, Paris, Hachette, 1916, p. 95-96.
17 M. Bloch, Écrits de guerre…, op. cit., p. 106.
18 SHAT, 16N 1398, rapport de la IIIe Armée, 15-21 avril 1916.
19 L’exception fut l’attaque allemande à Ypres, le 22 avril 1915 (deuxième bataille d’Ypres).
20 M., J., L. et M. Papillon, « Si je reviens comme je l’espère »…,  op. cit., p. 124 (13 avril 1915).
21 Ibid., p. 212 -213 (26 et 27 septembre 1915).
22 Ibid., p. 216 (30 septembre 1915).
23 SHAT, 16N 1391, IIIe Armée, rapport du 11-16 mars 1916, p. 15.
24 SHAT, 16N 1391, IIe Armée, rapport du 7 juillet 1916, p. 3-4. Sur le mythe populaire de Verdun, voir Antoine Prost, « Verdun », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, II. La Nation, 3, Paris, Gallimard, 1986, p. 111-141.
25 SHAT, 16N 1391, IIe Armée, rapport du 7 juillet 1916, p. 4.
26 Henri Barbusse, Le Feu. Journal d’une escouade, Paris, Flammarion, 1916 ; Id., Lettres de Henri Barbusse à sa femme, 1914-1917, Paris, Flammarion, 1937, p. 172-184. Pour la correspondance à propos du Feu, voir Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, NAF 16484/16485, et Leonard V. Smith, « Women readers of Henri Barbusse : the evidence of letters to the author », in Pierre Purseigle (dir.), Warfare and belligerence. Perspectives in First World War studies, Leyde-Boston, E. J. Brill, 2005, p. 347-358.
27 Les classiques sont ces « vies quotidiennes » des soldats écrites par d’anciens combattants devenus historiens de leur propre expérience : André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux, Vie et mort des Français, 1914-1918, Paris, Hachette, 1959, et Jacques Meyer, La vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Paris, Hachette, 1966. Pour des études plus récentes voir, entre autres, Stéphane Audoin-Rouzeau, 14-18. Les combattants des tranchées, Paris, Armand Colin, 1986, et Gérard Canini, Combattre à Verdun. Vie et souffrances quotidiennes du soldat, 1916-1917, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1988. Sur la situation particulière des artilleurs, voir R. Bouchet, Lettres de guerre d’un artilleur, op. cit. ; I. Cassagnau, Ce que chaque jour fait de veuves…, op. cit. ; et Gaston Pastre, Trois ans de front. Belgique, Aisne et Champagne, Verdun, Argonne, Lorraine. Notes et impressions d’un artilleur, présenté par Gérard Canini, Nancy, Presses universitaires de Nancy, [1918] 1990.
28 André Bach, Fusillés pour l’exemple. 1914-1915, Paris, Éditions Tallandier, 2003 ; Nicolas Offenstadt, Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1919), Paris, Odile Jacob, 1999, p. 18-67.
29 S. Audoin-Rouzeau, 14-18. Les combattants des tranchées, op. cit., p. 107-177, pour ces visions opposées de l’intérieur ; Jean-Yves Le Naour, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre, Paris, Aubier, 2002, et surtout p. 307-398, pour les complexes rapports de sexe en temps de guerre.
30 Pour une reconstruction de la « permission » comme expérience, voir Emmanuelle Cronier, « Leave and schizophrenia : Permissionnaires in Paris during the First World War », in Jenny Macleod & Pierre Purseigle (dir.), Uncovered fields. Perspectives in First World War studies, Leyde-Boston, E. J. Brill, 2004, p. 143-158.
31 SHAT, 16N 1391, IIe Armée, rapport sur la 71e division du 22 juillet 1916, p. 2.
32 Ibid., 27 juillet 1916.
33 Pour une discussion subtile des formes de narrations adoptées par les soldats, et surtout ceux qui tenaient des carnets, voir L. V. Smith, « Le récit du témoin », art. cit.
34 Marc Bloch, « Sur les fausses rumeurs en temps de guerre » (1921), in Id., Écrits de guerre…, op. cit., p. 169-184.
35 Jean-François Kahn (éd.), Journal de guerre d’un juif patriote, 1914-1918, Paris, Éditions Jean-Claude Simoën, 1978, p. 160, 23 mai 1915. En fait, il s’agit d’une correspondance et non pas d’un journal.
36 Ibid., p. 169, 9 juin 1915.
37 Voir Annette Becker, La guerre et la foi. De la mort à la mémoire, 1914-1920, Paris, Armand Colin, 1994, p. 15-101 ; et, sur la chanson populaire chez les soldats, Regina Sweeney, Singing our way to victory. French cultural politics and music during the Great War, Middletown (CT), Wesleyan University Press, 2001, p. 199-236.
38 John Horne, « Soldiers, civilians and the warfare of attrition. Representations of combat in France, 1914-1918 », in Frans Coetzee & Marilyn Shevin-Coetzee (dir.), Authority, identity and the social history of the Great War, Providence-Oxford, Berghahn, 1995, p. 224-249.
39 André Chevrillon (éd.), Lettres d’un soldat [Paris, Librairie Chapelot, 1916], nouv. éd., Paris, Bernard Giovangeli, 2005, p. 143-144 (trad. angl. : Letters of a soldier, 1914-1915, Londres, Constable, 1917). Voir Jean Norton Cru, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français, Nancy, Presses universitaires de Nancy, [1929] 1993, p. 530-535.
40 A. Chevrillon (éd.), Lettres d’un soldat, op. cit., p. 167.
41 G. Cuzacq, Le soldat de Lagraulet…, op. cit., p. 52 (6 mai 1915, du front, en Meurthe-et-Moselle).
42 SHAT, 16N 1391, IIe Armée, rapport du 4 août 1916, p. 3.
43 Annick Cochet, L’opinion et le moral des soldats en 1916…, op. cit., t. 2, p. 278.
44 SHAT, 16N 1391, IIe Armée, rapport du 14 juillet 1916, p. 4 ; cf. G. Canini, Combattre à Verdun…, op. cit., p. 153-156.
45 Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, Paris, PUF, 1967, p. 307-313. Voir aussi, René-Gustave Nobécourt, Les fantassins du Chemin des Dames, Paris, Robert Laffont, 1965, et Nicolas Offenstadt (dir.), Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004.
46 Leonard V. Smith, Between mutiny and obedience. The case of the Fifth French Infantry division during World War I, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 175-214, et Id., « Remobilizing the citizen-soldier through the French army mutinies of 1917 », in John Horne (dir.), State, society and mobilization in Europe during the First World War, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 144-159.
47 John Horne, « Information, opinion publique et l’offensive Nivelle », in Laurent Gervereau et Christophe Prochasson (dir.), Images de 1917, Paris, Musée d’histoire contemporaine/Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, 1987, p. 72-78.
48 SHAT, 6N 146 (Fonds Clemenceau), Rapport de contrôle postal sur les causes d’agitation dans les troupes du 15 au 30 juin 1917, p. 1.
49 Sur cette évolution dans la manière de faire la guerre de l’armée française, il manque une étude approfondie. Voir, pourtant, Guy Pedroncini, Pétain, général en chef, 1917-1918, Paris, PUF, 1974. Pour l’argument analogue sur la « courbe d’apprentissage » (learning curve) de l’armée britannique, voir Gary Sheffield, Forgotten victory. The First World War : myths and realities, Londres, Headline, 2001, p. 221-263. Pour la guerre de coalition, voir William J. Philpott, Anglo-French relations and strategy in the First World War, 1914-1918, Basingstoke, Macmillan, 1996, p. 150-160.
50 Jean Nicot, Les Poilus ont la parole. Lettres du front : 1917-1918, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998 ; Bruno Cabanes, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004, p. 23-95.
51 Ibid., p. 425-494.
52 J. Winter, Sites of memory…, op. cit. ; Annette Becker, Les monuments aux morts. Mémoire de la Grande Guerre, Paris, Éditions Errance, 1988 ; Daniel J. Sherman, The construction of memory in interwar France, Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1999 ; Antoine Prost, Les anciens combattants et la société française, Paris, Éditions de la FNSP, 1977, surtout t. 3, Mentalités et idéologies.
53 Sophie Delaporte, Les Gueules cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Éditions Noêsis, 1996, p. 171-198 ; voir aussi 14-18 : Aujourd’hui-Today-Heute, 3, Choc traumatique et histoire culturelle, 1999.
54 Roland Dorgelès, Les Croix de bois, Paris, Albin Michel, 1919, p. 341-344 ; voir aussi L. V. Smith, « Le récit du témoin… », art. cit., p. 280-285.
55 J. Norton Cru, Témoins…, op. cit. Voir aussi Id., Du témoignage, Paris, Jean-Jacques Pauvert, [1930] 1967.
56 Voir Renaud Dulong, « Rumeurs et témoignages » in C. Prochasson et A. Rasmussen (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, p. 327-349 ; Frédéric Rousseau, Le procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, Paris, Seuil, 2003, ici p. 285-289.
57 Alistair Thomson, Anzac memories. Living with the legend, Melbourne, Oxford University Press, 1994, pour l’élaboration d’une mémoire de type « ancien combattant » dans le cas des soldats australiens de la Grande Guerre.
58 Cf. John Horne, « War and conflict, 1914-2000 », Zeithistorische Forschungen, 1, 3, 2004, p. 347-362.
59 Quelques tentatives vont dans ce sens : Eric Leed, No man’s land. Combat and identity in World War I, Cambridge, Cambridge University Press, 1979 ; Antonio Gibelli, L’officina della guerra. La Grande Guerra e le trasformazioni del mondo mentale, Turin, Bollati Boringhieri, 1998 ; Frédéric Rousseau, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Seuil, 1999. Et Nicolas Beaupré, Les écrivains français et allemands de la Grande Guerre (1914-1918). Essai d’histoire comparée, Thèse de doctorat, Université Paris-X, 2002. Seul un travail collaboratif serait en mesure d’aborder le sujet de manière systématique et satisfaisante.
Pour citer cette conférence
John Horne, « Entre expérience et mémoire », , 2005, [en ligne],mis en ligne le 29 octobre 2009. URL : http://cmb.ehess.fr/97. Consulté le 25 mars 2017.
École des Hautes Études en Sciences Sociales