1998

Allocution du président

Jacques Revel
 

Ouverture de la XXe Conférence Marc-Bloch

La Conférence Marc-Bloch qui nous réunit aujourd’hui est la vingtième du nom. C’est en 1979 en effet que François Furet, qui était alors le président de l’École et auquel je pense avec amitié en ce jour, a eu l’idée de réunir chaque année autour d’une grande figure intellectuelle les membres de l’École des hautes études en sciences sociales et leurs amis ; il a eu la pensée aussi de placer cet événement sous l’égide d’un grand historien qui a été un grand citoyen. le nom de Marc Bloch, écrivait-il alors, incarne mieux qu’aucun autre « une figure de l’universel essentielle à notre culture depuis la Révolution française : celle qui réunit la raison, la liberté et la nation ». Nul doute que Marc Bloch se fût reconnu, chère Mona, Ozouf, dans les mots que vous avez choisis pour composer le titre de votre conférence aujourd’hui.

Chaque année donc, depuis 1979, nous nous retrouvons à la fin du printemps autour de l’un des nôtres que nous souhaitons honorer, et qui nous honore en acceptant de venir parler devant nous. Il s’agit, d’habitude, d’un collègue étranger. L’École est un espace ouvert sur le monde et nous souhaitons qu’elle le reste, mieux, qu’elle le soit toujours davantage. Pourtant, tous les six ou sept ans, nous faisons appel à un conférencier français auquel nous voulons témoigner notre estime et notre reconnaissance. Vous êtes la troisième de cette courte série, après Claude Lévi-Strauss et Jacques Le Goff, et je vous remercie d’avoir bien voulu accepter, à l’automne dernier, ma proposition pour ce qu’elle était : l’expression de l’amitié admirative qui vous accompagne dans notre École.

Les usages requièrent que je vous présente. Je ne méconnais pas, chère Mona Ozouf, le ridicule qu’il peut y avoir à le faire, puisqu’il n’en est nul besoin. Ce ridicule est encore redoublé par la posture qui, pour quelques minutes, exige que je vous voussoie. Je m’efforcerai donc de limiter mon infortune en étant bref.

C’est du CNRS que vous avez relevé tout au long de votre vie professionnelle ; et c’est chez nous, au sein du Centre de recherches historiques et au Centre de recherches politiques Raymond-Aron, que vous avez choisi de faire votre vie intellectuelle. Votre exemple montre que, dans les relations de travail, les affiliations comptent bien moins que la volonté de travailler ensemble, et il faut s’en réjouir. Cette souplesse est la fortune d’institutions comme la nôtre. La plupart de ceux qui sont ici présents vous ont lue. Ils connaissent les lignes de fond de votre réflexion : la Révolution, l’École, la République.

Vous avez explicité les raisons de ces choix dans un texte que personne, parmi ceux qui l’ont lu, n’a je crois oublié – la présentation en forme d’ego-histoire de L’école de la France, en 1984. Vous y avez montré comment les fils de cette recherche se nouaient ensemble : vous l’avez fait dans ces pages-là, mais, à dire vrai, vous n’avez cessé de le faire en affinant vos termes, en variant les points de vue, à travers votre œuvre tout entière. Vous êtes ainsi devenue l’analyste aiguë de la passion révolutionnaire. Vous nous avez aidés à mieux comprendre le poids de l’expérience de la Révolution dans les deux siècles d’histoire de France, compliqués, contradictoires, sur lesquels elle porte son ombre immense. La République, dont vous avez si bien analysé la devise, les valeurs et les symboles, les institutions – et d’abord l’institution scolaire –, a été l’expression rassembleuse de cette expérience de longue durée. L’exigence démocratique en a été une autre, moins assurée, plus inquiète, souvent mélancolique, écrivez-vous en lectrice avisée de Tocqueville et aussi de Henry James. Derrière ces pistes multiples, je retrouve une question centrale – centrale pour vous, mais centrale aussi pour nous qui allons maintenant vous écouter : ce que vous ne cessez de chercher à comprendre, c’est la part de la singularité française dans l’idéal universel, abstrait, que 1789 a proposé aux hommes et dans les incarnations historiques qui ont été les siennes.

École des Hautes Études en Sciences Sociales