1997

Allocution du président

Jacques Revel
 

Ouverture de la XIXe Conférence Marc-Bloch

Je suis heureux d’accueillir en notre nom à tous M. António Manuel Hespanha, professeur à l’Universidade Nova de Lisbonne, qui nous a fait l’amitié d’accepter de donner ce soir la XIXe Conférence Marc-Bloch. Pour beaucoup d’entre nous, vous êtes, Monsieur, une connaissance de longue date, un chercheur qui a déjà enseigné à l’École, avec lequel nous avons eu l’occasion de travailler de façon répétée. En vous souhaitant la bienvenue, c’est donc un ami que nous saluons.

Mais vous êtes aussi et d’abord un grand nom des sciences juridiques. Vous êtes issu d’une famille de juristes, vous êtes formé à Coimbra et, depuis plus d’un quart de siècle, vous vous êtes fait reconnaître comme l’un de ceux qui ont renouvelé les rapports du droit aux sciences sociales, à l’histoire en particulier. Votre œuvre personnelle en témoigne. Je n’en retiendrai qu’un livre célèbre, que nous tous, historiens modernistes, avons dû apprendre à lire en portugais ou, un peu plus tard, dans sa traduction castillane, Les Vêpres du Leviathan (1986), vaste tentative de reconstruction de l’ensemble du système politique et normatif de la société portugaise au milieu du xviie siècle. De ce gros livre, je retiens seulement la démarche : vous y avez dessiné le champ d’action des juristes pour comprendre comment est construite, socialement, la centralité de leur intervention dans le domaine politique. Cette efficacité, vous avez été la chercher au cœur des textes juridiques eux-mêmes, en montrant la pertinence et la persistance d’une analyse herméneutique et exégétique de la littérature juridique du temps. Cette démonstration vous a permis de garder à distance le discours convenu de l’histoire de l’État moderne en critiquant l’appareil conceptuel forgé par le premier libéralisme pour se décrire lui-même. Une telle démarche, que je résume abusivement, on la retrouve partout dans votre œuvre de juriste et d’historien. Vous n’avez pas cessé d’insister sur le caractère anthropologiquement structurant des formes savantes de la production des normes et sur l’efficacité de ce vous appelez les formes « rustiques » de règlement de la vie sociale.

Sur cette recherche, vous avez pris appui, aussi, pour développer un projet pédagogique qui vise à mieux faire pénétrer la culture juridique dans la formation à la recherche des jeunes historiens, et, en retour, à mieux sensibiliser les jeunes juristes aux approches des sciences sociales. Sur ce point aussi, vous nous avez éclairés puisque, depuis une dizaine d’années, l’École des hautes études en sciences sociales, qui n’avait pas oublié le droit à son origine mais qui l’avait, par la suite, un peu perdu de vue, s’efforce de lui rendre sa place au sein des sciences sociales en lui conservant toute sa spécificité.

Je ne saurais oublier de rappeler que le professeur se double en vous d’un homme qui a volontiers assumé des responsabilités publiques : politiques au lendemain du 25-Avril, politico-culturelle aujourd’hui puisque vous êtes l’actuel commissaire général de la Commission nationale pour la commémoration des Découvertes portugaises. C’est l’occasion de rappeler que si vous êtes un juriste de renom international et l’inventeur de réseaux scientifiques importants, vous êtes aussi un savant portugais, ce qui nous importe puisque l’École s’est efforcée de développer les études portugaises en son sein, et un homme du plus grand Portugal puisque, outre votre enseignement lisboète, vous dirigez le département d’histoire et théorie du droit de l’université de Macao où vous enseignez chaque année.

Ce sont tous ces hommes que nous saluons, amicalement, en votre personne. Et je suis heureux de le faire sous l’égide de Marc Bloch, qui fut lui aussi l’homme de multiples engagements et qui reste l’un des historiens français les plus actifs au travail du droit dans les sociétés historiques. Pour toutes ces raisons, merci d’être avec nous, ce soir.

École des Hautes Études en Sciences Sociales