1995

Allocution du président

Marc Augé
 

Ouverture de la XVIIe Conférence Marc-Bloch

Nous sommes heureux d’accueillir ce soir Natalie Davis. Les Français, vous le savez Madame, ont le goût de la commémoration. Et cette XVIIe Conférence Marc-Bloch coïncide avec un anniversaire un peu particulier, presque un double anniversaire. L’École des hautes études en sciences sociales, sous ce nom et avec le sigle correspondant (EHESS), célèbre en effet son vingtième anniversaire puisque c’est en 1975, sous la présidence de Jacques Le Goff, que la VIe section de l’École pratique des hautes études (EPHE) s’est détachée (en toute amitié) des cinq autres sections, se donnant du même coup, avec de nouvelles tâches et de nouvelles responsabilités, un nouveau nom et un nouvel acte de naissance.

C’est au sortir de la guerre, à la fin de 1947, qu’avait été créée officiellement la VIe section de l’EPHE dont le premier président fut Lucien Febvre. La première affiche des enseignements de la VIe section, datée de 1948, se trouve dans le bureau de la présidence. Quelques annotations manuscrites y ont été rajoutées (de la main, m’a-t-on dit parfois, mais je n’en suis pas sûr, de Lucien Febvre lui-même). Notre souci de continuité s’exprime ainsi dans la conservation d’un « objet » qui constitue pour les historiens une archive et un document et, pour les anthropologues (comme pour l’ensemble des enseignants de l’École), quelque chose comme un symbole.

Nous aurons donc bientôt aussi 50 ans. Nous mêlons les durées comme pour imposer aux historiens fiers de notre institution de ne pas oublier les leçons de Fernand Braudel. Avoir simultanément deux âges, c’est un privilège rare et je me permets de souhaiter à l’École, au moment d’abandonner la présidence que les collègues m’ont confiée il y a dix ans, lorsque j’ai eu l’honneur de succéder à François Furet, de prolonger longtemps cette ambivalence : de conserver la fougue de ses 20 ans tout en inventant les nouveaux chemins de sa maturité.

Le sujet que vous abordez ce soir retient notre attention à plus d’un titre. Sans ignorer le poids des histoires particulières et la force des passés qui habitent notre présent, nous (nous historiens, anthropologues, sociologues) avons appris à nous méfier des réifications, des substantifications et des mondialismes. Nous savons que toute culture est plurielle, non seulement parce que les cultures se fécondent les unes les autres mais parce que chaque culture particulière est en soi diverse et produit d’une ou de plusieurs histoires. Nous savons aussi tous les pièges que peuvent contenir les appels à retourner aux sources et l’ambiguïté des invitations au respect des cultures lorsqu’elles prennent le ton d’une assignation à différence. Nous savons enfin qu’aucun individu ne se réduit à sa culture et qu’il en est des cultures individuelles comme des cultures collectives : elles ne vivent qu’en se diversifiant et se recomposant, qu’en se soumettant sans cesse à l’épreuve des autres.

Toute culture vivante est métissée et il n’est pas difficile de comprendre aujourd’hui que nous n’échapperons demain à l’hégémonie d’une culture mondiale que par le métissage toujours recommencé des cultures et des humains.

Les rapports chaleureux et suivis que nous entretenons avec nos collègues américains sont un bon exemple de métissage intellectuel fécond. Vous êtes depuis longtemps vous-même, Madame, une animatrice exceptionnelle de notre vie scientifique commune, et les sujets que vous abordez en historienne et en anthropologue sont essentiels à la compréhension de notre époque. Vous êtes aussi la grande historienne américaine de la Renaissance française. Votre connaissance de notre vie intellectuelle s’enracine dans celle de notre passé et vous vous étonnez parfois, naïvement ou non, que vos interlocuteurs français ne témoignent pas toujours de la même familiarité que vous avec la langue de Montaigne.

À ce double titre vous êtes ici la bienvenue et je me réjouis que vous ayez accepté de venir ce soir avec nous fêter nos 20 ans.

École des Hautes Études en Sciences Sociales