1993

Allocution du président

Marc Augé
 

Ouverture de la XVe Conférence Marc-Bloch

Cher professeur Reinhart Koselleck,

Nous avons plus d’une raison de vous accueillir aujourd’hui dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne et de nous réjouir que vous ayez accepté de prononcer la Conférence Marc-Bloch.

D’abord, vous êtes un vieil ami de l’École. Vous y avez été directeur d’études associé en 1974 et 1982. Vous avez maintenu de nombreuses relations de travail avec nos collègues historiens. Surtout, vous représentez, par votre œuvre et l’ensemble de vos préoccupations, la quintessence de ce que notre École essaie d’encourager : la transversalité disciplinaire, l’attention aux concepts et le souci de maîtriser les diverses dimensions de l’univers cognitif que vous constituez progressivement. L’attention que vous avez portée à la constitution de l’État moderne et aux rapports entre droit, administration et société a toujours été soutenue par une réflexion systématique sur les catégories de l’espace et du temps qui suscite l’intérêt de tous les spécialistes en sciences sociales et, oserai-je dire, de tous ceux que l’évolution accélérée de notre contemporanéité intrigue et inquiète.

Dans le livre que nous avons eu l’honneur de publier aux Éditions de l’EHESS, Le futur passé, qui se présente comme une contribution à la sémantique des temps historiques, vous mettez à l’épreuve deux catégories qui expriment en termes spatiaux deux réalités temporelles (le temps ne se laisse exprimer, notez-vous vous-même, qu’en métaphores spatiales) : celles de « champ d’expérience » et d’« horizon d’attente ». Les catégories de l’expérience et de l’attente, au plan institutionnel, permettent de distinguer, à partir du terme Bund au sens de « fédération », entre les termes composés qui résument une expérience pour les transposer dans le futur et ceux qui s’appliquent au futur sans aucune expérience préalable comme celui de « société des nations » (Völkerbund) forgé par Kant pour, écrivez-vous, « transposer ce qui avait jusqu’alors été attendu comme le royaume de Dieu sur terre en une finalité morale et politique ».

Au regard de notre actualité, que nous la limitions aux problèmes de l’Europe et de sa définition institutionnelle ou que nous en prenions la pleine dimension, celle de la planète elle-même, présente, pour la première fois dans l’histoire du monde, dans l’esprit de tous ceux qui la peuplent, les questions que soulèvent vos réflexions historiques sont fondamentales. Nous vivons en effet dans un monde où la surcharge événementielle est sans précédent. Bien entendu, le rôle de l’information et des médias, et, plus largement encore, l’instantanéité et l’ubiquité que permet le développement des moyens de communication est indissociable de ce constat de surabondance. L’accélération de l’histoire qu’évoquait Lamartine, que vous citez, parce que de 1790 à 1851, « il avait vécu sous huit régimes différents et sous dix gouvernements », n’est qu’une pâle anticipation de ce que nous vivons aujourd’hui. Et nous serions plus à même que lui de dire ce qu’il affirme dans son Histoire de la Restauration (là encore, c’est votre citation que je cite) : « … il n’y a plus d’histoire contemporaine ; les jours d’hier semblent déjà enfoncés bien loin dans l’ombre du passé ».

La chute du Mur, la guerre du Golfe, la fin de l’Union soviétique, c’était hier, et l’on peut se demander si la saturation du champ de l’expérience aujourd’hui libère ou obscurcit définitivement l’horizon de notre attente. Mais vous nous fournissez, professeur Koselleck, un moyen puissant de formuler nos questions, qu’elles soient celles de l’historien, de l’anthropologue ou du sociologue. C’est parce qu’elles restent problématiques que vos catégories sont à l’évidence plus heuristiques et plus prometteuses que les formulations intempestives qui, renouvelant l’illusion victorienne, voudraient nous faire penser qu’il n’y a plus rien à penser.

Je suis heureux, au nom de tous mes collègues, de vous remettre, en témoignage de notre admiration et, si vous me permettez de le dire, de notre sympathie intellectuelle et de notre fidèle amitié, la médaille d’or de l’École des hautes études en sciences sociales.

École des Hautes Études en Sciences Sociales