1990

Allocution du président

Marc Augé
 

Ouverture de la XIIe Conférence Marc-Bloch

C’est un honneur, un honneur et une joie, pour l’École des hautes études en sciences sociales d’accueillir Jorge Semprún à l’occasion de la XIIe Conférence Marc-Bloch.

En acceptant de venir prononcer cette conférence, Monsieur le Ministre, vous nous avez donné, et je vous en remercie bien sincèrement, une profonde satisfaction. Satisfaction de recevoir le ministre de la Culture d’Espagne au moment où l’ensemble des réseaux universitaires européens prend conscience de ses nécessaires solidarités et de ses évidentes complémentarités. L’École des hautes études en sciences sociales entend jouer son rôle dans cette prise de conscience : plus du quart de ses étudiants aujourd’hui sont originaires des différents pays d’Europe. Les collaborations organiques entre centres de recherches se multiplient, notamment entre Espagne et France, et jamais la circulation intra-européenne n’a été aussi intense. Votre venue parmi nous est, de ce point de vue, un encouragement et un stimulant.

Nous avons d’autres motifs de satisfaction. Semprún, pour nous, c’est d’abord l’auteur : le romancier, l’essayiste, le scénariste, celui qui fait écho dans son œuvre aux fureurs du siècle et dont la présence fraternelle nous accompagne depuis de nombreuses années. Mais l’auteur, chez vous, est indissociable du témoin et de l’acteur, l’acteur qui n’a jamais voulu être un « ancien combattant » parce que chaque combat en annonçait un autre, parce que tout nouveau combat en prolongeait un autre. Vous avez combattu, effectivement combattu, tous les totalitarismes, sensible, j’allais dire historiquement sensible, à toutes les vulgarités de l’âme qui en préfigurent la possibilité : les enflures du nationalisme, les despotismes médiocres du quotidien banal, le quant à soi parcimonieux des avares de tout poil.

Il n’est pas indifférent que ce soit ce soir un résistant et un ancien déporté qui s’adresse à nous. Il y a cinquante ans, c’était l’été 1940 et l’« étrange défaite » à laquelle Marc Bloch a consacré un admirable livre d’histoire immédiate, Marc Bloch témoin, Marc Bloch acteur qui devait tomber sous les balles allemandes.

Permettez-moi de conclure en quelques mots par une citation et l’évocation d’une image. Vous écriviez dans Le grand voyage, en 1963 :

« Il faudra que j’essaye de penser un jour sérieusement à cette manie qu’ont tant de Français de croire que leur pays est la seconde patrie de tout le monde. Il faudra que j’essaye de comprendre pourquoi tant de Français sont si contents de l’être, si raisonnablement satisfaits de l’être. »

Je ne sais si vous avez trouvé la réponse. Je souhaiterais pour ma part que ce chauvinisme français dont le narrateur du grand voyage vers les camps de concentration nazis peut parler avec autorité, sans complaisance mais non sans quelque sympathie, parce qu’il a tous les titres à le faire, que ce chauvinisme français, aujourd’hui, soit toujours teinté de cette gloriole sans doute un peu vaine et de cette confiance en eux sans doute un peu illusoire qui a pu naguère pousser les Français à croire que leur pays était la seconde patrie des autres. Je souhaite ardemment, nous sommes heureusement nombreux à souhaiter, qu’ils ne cèdent pas à la tentation du repli et du chauvinisme pur et simple. Une image enfin : celle qu’a évoquée récemment la presse. Le mercredi 6 juin, dans la salle du Centre de Cinéma à Moscou, Yves Montand, Costa Gavras et vous-même avez présenté L’aveu en public, devant les personnalités les plus officielles de la presse et de la politique. Monsieur Slanski, fils du pendu de 1952 et ambassadeur de Tchécoslovaquie en URSS, s’était excusé de son absence. Il accueillait Václav Havel, son président, qui arrivait pour le sommet du pacte de Varsovie. Au premier rang dans la salle se trouvait la veuve d’Arthur London. Tout cela se passait bien à Moscou, le 6 juin dernier.

Vous restez, Monsieur le Ministre, un témoin et un acteur. Nous avons besoin de vous et nous vous remercions de votre présence.

École des Hautes Études en Sciences Sociales