1985

Allocution du président

François Furet
 

Ouverture de la VIIIe Conférence Marc-Bloch

L’École des hautes études en sciences sociales a le plaisir de recevoir ce soir, à l’occasion de la VIIe Conférence Marc-Bloch, Jean Starobinski, professeur à l’université de Genève. Nous l’accueillons d’abord en voisins, comme quelqu’un que les hasards de l’existence ont fait naître de l’autre côté du Jura, mais qui appartient tout entier à la culture française : ce qui nous offre le double plaisir de lui offrir l’hospitalité particulière qui est due aux étrangers, ce pourquoi est faite la Conférence Marc-Bloch, et de recevoir pourtant quelqu’un qui n’a cessé de partager nos secrets de famille, puisqu’il leur a consacré sa vie.

Si on veut définir votre œuvre, il faut d’abord partir, mon cher collègue, de vos études, à la fois médicales et littéraires. Vous soutenez d’abord votre thèse de lettres sur Jean-Jacques Rousseau, avec un ouvrage qui sera vite un classique de la littérature sur Rousseau ; et, quelques années plus tard, votre thèse de doctorat en médecine est consacrée à l’« histoire du traitement de la mélancolie ». Les deux sujets délimitent une sorte d’espace homogène dans lequel vous avez défini très tôt vos curiosités et qui font de vous, l’homme à la double formation, le praticien d’un seul métier, qui est l’exercice systématique de l’intelligence critique. Il n’est que de voir la manière dont vous traitez le thème de la mélancolie pour le comprendre : si on vous doit, autant qu’à Walter Benjamin, la redécouverte de cet objet d’étude, c’est qu’en vous coexistent comme naturellement ou plutôt, convergent, le médecin, le psychanalyste, le philosophe et le commentateur des grandes œuvres de notre littérature.

En effet, lorsque vous abordez le domaine de la critique littéraire, qui a fait votre notoriété, vous n’oubliez pas votre souci de médecin. Vous n’avez jamais cessé de vous demander comment la littérature traite la mélancolie. Aussi votre manière de concevoir la critique littéraire a-t-elle miraculeusement traversé même les périodes arides de notre vie intellectuelle sans en épouser les modes ni en garder les tics. Vous n’avez jamais beaucoup cru aux lois proposées par la sociologie, la psychologie des peuples, ou la sémantique historique. Vous vous êtes beaucoup moins préoccupé d’expliquer les œuvres que d’accompagner les écrivains. Chez Montaigne comme chez Corneille, chez Rousseau comme chez Stendhal, vous cherchez surtout à comprendre comment l’écriture sauve l’écrivain de la dérision d’une vie et du malheur des temps. Ce qui vous fascine, c’est la variété des accommodements individuels avec ce que Montaigne appelait « la courte possession du vivre ». De sorte que par la force du talent de sympathie et aussi la grâce du talent tout court, votre œuvre critique est en même temps une élaboration personnelle, un autoportrait où, comme Rousseau du reste l’avait dit de Montaigne, vous vous peignez « ressemblant, mais de profil ».

Enfin, mon cher ami, avant de vous donner la parole, il me reste à vous dire l’admiration des historiens de la Révolution française, et la mienne très spécialement, pour votre travail sur 1789, le livre inoubliable sur Les emblèmes de la raison. Vous y avez senti, vous y restituez mieux que personne l’étrangeté exceptionnelle que constitue dans l’histoire de l’Europe moderne l’événement révolutionnaire français, par son caractère fondamentalement philosophique. Parce que vous êtes un familier de Rousseau, en amont, et de Hegel, en aval, vous avez redonné toute sa dimension à l’ambition de 1789 , qui est de fonder une société entièrement nouvelle sur un individu entièrement maître de lui-même : dilemme dont vous avez trouvé les éléments dans la familiarité où vous êtes avec les grandes œuvres, et par lequel vous avez rendu l’histoire révolutionnaire à ce qui en constitue le centre.

De cela, je vous remercie tout particulièrement, comme quelqu’un qui a beaucoup appris de vous. Et en regagnant ma place, je vous exprime au nom de tous le plaisir que nous éprouvons d’avance à vous écouter.

École des Hautes Études en Sciences Sociales