1986

Allocution du président

Marc Augé
 

Ouverture de la VIIIe Conférence Marc-Bloch

La VIIIe Conférence Marc-Bloch coïncide avec le centième anniversaire de la naissance du grand historien. Que cette coïncidence dût être l’occasion de célébrer sa mémoire, sa vie et son œuvre, c’était l’évidence. La Conférence Marc-Bloch est, en règle générale, prononcée par une personnalité étrangère, et c’est très naturellement que le choix de mon prédécesseur à la présidence de l’École, François Furet, s’était porté l’an dernier sur notre collègue de Varsovie, Bronislaw Geremek. Nous avons cru et espéré longtemps que Bronislaw Geremek serait là ce soir, à cette place, et qu’il prononcerait lui-même la conférence dont il avait eu la pessimiste sagesse de nous faire parvenir le texte à l’avance. C’est donc son ami, notre ami, Jacques Le Goff, qui va au bout du compte lui prêter sa voix. Bronislaw Geremek m’a fait part, vendredi au téléphone, de son regret – mais c’était une litote – de ne pouvoir être parmi nous aujourd’hui, la police l’ayant convoqué, avec une précision qui ne doit rien au hasard, pour ce mardi matin. Il m’avait dit fin mars, à Varsovie, à un moment où sa venue ne semblait pas faire problème, combien il se réjouissait de retrouver prochainement, avec ses collègues et amis, l’occasion de renouer avec les échanges et les débats sans lesquels la vie intellectuelle n’a pas de sens.

« Marc Bloch historien et résistant » : le sujet l’intéressait et l’effrayait à la fois, sans doute parce qu’il discernait dans cet intitulé une difficulté essentielle. Toute recherche sur la vie et l’œuvre, comme disent les manuels, d’un penseur ou d’un écrivain a toujours imposé à celui qui la conduisait de ne pas ignorer le rapport de l’une à l’autre, fût-il apparemment redondant ou subtilement contradictoire. Dans l’établissement de ce rapport problématique se laissent parfois percevoir à la fois le brouhaha des modes et les éclats du débat théorique. Le sujet n’en finit pas de mourir et de ressusciter. Et la structure de même. Et nous n’en finissons pas d’assigner pour fin aux déterminismes divers le sursaut des consciences singulières, ni en retour d’enserrer celles-ci dans les réseaux plus ou moins contraignants d’une économie, d’une société ou d’une épistémè.

Sur ces débats, plus profonds et plus anciens que les modes qui les relancent de temps à autre, la vie et l’œuvre de Marc Bloch jettent un éclairage particulier. Et l’absence, ce soir, de Bronislaw Geremek, cette absence éclatante, est prise dans la même lumière. Marc Bloch, nous le disions hier au début du colloque qui lui est consacré, n’a pas fui l’histoire quand elle s’est présentée à lui. Assez sensible à la longue durée et ouvert au comparatisme pour ne s’enfermer dans aucun particularisme ethnique ou national, assez influencé par Durkheim pour concentrer ses recherches sur les groupes plus que sur les individus, lors même qu’il établissait les fondements solides et durables d’une histoire des mentalités, Marc Bloch, par sa vie, par sa mort, démontre qu’entre le statut de la pensée logique et celui de la conscience réfléchie ou vécue, il n’y a, oserai-je dire, ni commune mesure, ni, pour autant, solution de continuité. Comme l’ont démontré à leur manière (la même) des philosophes des sciences comme Cavaillès et Lautman, fusillés la même année que lui. L’engagement, l’action, après tout, sont peut-être la plus grande preuve qu’un individu puisse fournir de la conscience qu’il prend des grandes forces en jeu dans l’équilibre des structures ou les mouvements de l’histoire. Il peut arriver, à l’inverse, que la liberté de l’individu soit le prétexte de bien des abstentions.

Attardons-nous un instant sur ce paradoxe d’apparence : c’est précisément au moment où il s’indigne en homme, en individu et en citoyen des conditions de « l’étrange défaite » que Marc Bloch se montre le plus attentif et le plus sensible aux effets massifs de l’appartenance de classe. Ce « sociologisme » que lui reprocha Lucien Febvre était déjà présent dans La société féodale publiée en 1939 et c’est dans L’étrange défaite, témoignage écrit en 1940, qu’il est à la fois le plus explicite et le plus nuancé, l’histoire s’y éprouvant comme science au feu de l’événement.

Mais entre la possibilité d’une connaissance globale des phénomènes, qui passe idéalement par l’établissement de lois ou de relations, et la nécessité morale des prises de conscience singulières, Marc Bloch ne voit pas de contradiction. Le tissu collectif, pour lui, combine et entremêle au contraire les relations singulières au point que nul individu, passé l’événement dont l’historien peut néanmoins analyser les raisons, ne saurait se considérer vis-à-vis de lui comme irresponsable. Écoutons un instant Marc Bloch au terme de son analyse de la défaite de 1940 :

« Les échanges économiques n’obéissent pas aux mêmes lois, selon que les cours des prix sont ou non connus de l’ensemble des participants. Or, de quoi est faite cette conscience collective, sinon d’une multitude de consciences individuelles, qui, incessamment, influent les unes sur les autres ? Se former une idée claire des besoins sociaux et s’efforcer de la répandre, c’est introduire un grain de levain nouveau, dans la mentalité commune ; c’est se donner une chance de la modifier un peu et, par suite, d’incliner, en quelque mesure, le cours des événements, qui sont réglés, en dernière analyse, par la psychologie des hommes. Avant tout, nous étions requis, une fois de plus, par la tâche quotidienne. Il ne nous reste, pour la plupart, que le droit de dire que nous fûmes de bons ouvriers. Avons-nous toujours été d’assez bons citoyens ? »

J’arrête la citation sur cette question à laquelle Marc Bloch sut répondre pour ce qui le concernait. Elle suggère à tout le moins qu’entre l’homme de réflexion et l’homme d’action, entre Marc Bloch et Narbonne, il n’y a nulle rupture : leçon morale et politique sans doute, mais qui se confond aussi bien avec l’exigence intellectuelle dont procèdent les sciences humaines.

Je ne céderai ce soir ni à la tentation du mélange des genres, ni à celle des comparaisons sauvages où l’humeur l’emporterait sur l’esprit d’analyse. Mais enfin ce n’est pas de mon fait, ce n’est pas de notre fait, si à la silhouette d’un grand disparu se superpose ce soir dans nos mémoires celle d’un grand absent. Geremek a été interdit de prise de parole par la police polonaise. Et pourtant son itinéraire intellectuel le désignait tout particulièrement pour être le porte-parole d’une génération d’historiens qui, dans la lignée des Annales, reconnu en Marc Bloch l’un de ses maîtres. Ses études de la main-d’œuvre dans la genèse de la société capitaliste, de la société dans ses rapports avec les marginaux et des marginaux comme société s’inscrivent dans une théorie rigoureusement formulée, d’inspiration explicitement marxiste, de la genèse des rapports sociaux capitalistes. La combinaison de l’analyse économique et de l’analyse sociale est au principe de livres comme Le salariat dans l’artisanat parisien aux xiiie-xve siècles, étude sur le marché de la main-d’œuvre au Moyen Âge publiée, pour sa version française, en 1968 par l’EPHE VIe section, Les marginaux parisiens aux xive et xve siècles, publié pour la version française par Flammarion en 1976 ou Inutiles au monde. Truands et misérables dans l’Europe moderne (1350-1600), publié dans la collection « Archives » (Le Seuil-Gallimard) en 1980. Mais c’est encore l’exemple de Marc Bloch qui inspire légitimement Geremek dans les articles comparatistes qu’il consacre à la « marginalité » dans l’Europe occidentale des xive-xve siècles, dans l’Europe slave des xviie-xviiie siècles et dans les pays du tiers monde actuellement.

Sur la place de l’historien dans la cité, enfin, Marc Bloch et Bronislaw Geremek auraient été d’accord. Évoquant à la fin de sa conférence la silhouette de Marc Bloch telle que la décrit Georges Altman dans son introduction à L’étrange défaite, silhouette apparemment frêle et frileuse d’un intellectuel devenu soldat de l’ombre, Geremek avec pudeur ne s’étend pas sur les raisons du choix, du courage et du risque. Mais il sait bien qu’un intellectuel selon le cœur de Marc Bloch n’a pas deux visages, celui du penseur et celui de l’acteur : la condition de la liberté intellectuelle et de la liberté tout court, c’est qu’ils se recouvrent l’un l’autre et ne fassent plus qu’un. Ce visage unifié, ce visage souriant, peut-être avons-nous chance parfois, à la faveur de quelque moment privilégié, d’en voir se lever l’image prégnante mais brouillée par le biais du souvenir, comme ce soir, ou, comme ce soir encore, de l’absence.

École des Hautes Études en Sciences Sociales