1984

Allocution du président

François Furet
 

Ouverture de la VIe Conférence Marc-Bloch

Mon cher collègue et ami, il y a bien des raisons pour lesquelles l’École des hautes études en sciences sociales vous accueille aujourd’hui avec un plaisir particulier, à l’occasion de la VIe Conférence Marc-Bloch. La première est que vous êtes un vieil ami de l’École, puisque vous avez été étudiant à Paris, et que vous y avez travaillé notamment avec Roger Bastide et Charles Morazé. Vous n’y comptez que des admirateurs, et beaucoup d’entre nous vous sont proches. Je remarque d’ailleurs qu’aujourd’hui est votre anniversaire, puisque vous êtes né un 18 juin, et nous sommes heureux de rencontrer ce hasard qui fait de cette soirée une fête de l’amitié.

Vous comblez en plus, ici, une attente. En effet, pour la première fois dans la très jeune histoire de la Conférence Marc-Bloch, vous venez d’un monde qui n’est ni l’Europe ni les États-Unis d’Amérique, mais un pays autrefois colonisé par l’Europe, ce Brésil aujourd’hui typique des problèmes posés à la plus grande partie de l’univers par la compétition économique et par le défi de la démocratie.

De ce fait, vous êtes un intellectuel qui tire l’essentiel des questions qui l’intéressent de l’observation du monde, et qui est sans cesse tenté par l’expérimentation de ses pensées, c’est-à-dire par la participation active à la vie sociale et politique. De cet équilibre par nature fragile entre la connaissance et l’action, vous avez fait la matière de votre réflexion ; et si nous recevons ce soir un des sociologues les plus respectés du monde actuel, nous ne pouvons pas ignorer que vous êtes en même temps sénateur de l’état de São Paulo et qu’en vous, il le faut bien, le sociologue parle au sénateur, et le sénateur au sociologue. C’est de ce dialogue intérieur dont nous attendons de vous, ce soir, les secrets.

En effet, votre vie est comme votre œuvre : toute marquée, pour le meilleur ou pour le pire, par l’histoire contemporaine du Brésil. Du Brésil dont vous avez partagé les heures difficiles et les batailles pour la liberté, puisque vous vous êtes exilé pendant quelques années après l’instauration du régime autoritaire de 1964, pour revenir ensuite fonder à São Paulo, avec un groupe d’amis exclus comme vous de l’Université, un organisme indépendant des structures académiques officielles, le fameux CEBRAP – Centre brésilien d’analyse et de planification – qui a été le refuge de la pensée libre et de la pensée savante au Brésil pendant les années de la dictature militaire. C’est là que vous avez construit et nourri votre réflexion, autour d’un ensemble de questions touchant à ce qu’on appelle traditionnellement « le développement », mais que vous avez puissamment contribué à renouveler. Ce qui nous intéresse n’est pas seulement de savoir quelles sont les conditions économiques et les effets sur le monde social du développement du capitalisme dans les sociétés périphériques, mais aussi le rôle qu’y joue l’État, l’organisation générale du système politique, la mobilisation libre des énergies et des volontés.

Par où vous rencontrez constamment la question de la démocratie, qui est votre sujet ce soir. En effet, ce qui caractérise la dictature militaire sur quoi vous avez tant écrit, c’est qu’on peut en sortir, et qu’effectivement on en sort, comme le montre votre pays. Et cette réversibilité démocratique de la dictature, hommage du vice à la vertu, pose à ses artisans des questions qui ne sont pas seulement pratiques, mais aussi de la première importance théorique. Car la manière dont s’effectue par exemple au Brésil, dans une société si longtemps dépendante, l’adaptation d’une tradition philosophico-politique née en Grèce et remaniée par l’Occident moderne, cette manière est de nature à éclairer un problème qui n’a rien perdu de son actualité en Europe, puisqu’au contraire il est plus que jamais au centre de nos interrogations : si le Brésil peut nous aider à mieux comprendre, grâce à vous, le fameux paradoxe de la liberté et de l’égalité, je vous en exprime d’avance la reconnaissance de tous.

École des Hautes Études en Sciences Sociales