1980

Allocution du président

François Furet
 

Ouverture de la IIe Conférence Marc-Bloch

C’est un grand honneur pour l’École des hautes études en sciences sociales que de vous recevoir, cher professeur Tinbergen, à l’occasion de la deuxième Conférence Marc-Bloch.

En vous, puisque nous sommes une institution savante, consacrée au développement des sciences sociales, nous avons invité et honorons le savant, c’est-à-dire le grand économiste ; l’auteur de tant de contributions pionnières et profondes à ce corps de la connaissance qui n’a que deux ou trois cents ans d’âge et qui est un des secteurs avancés des sciences sociales ; le spécialiste d’un certain nombre de problèmes à la fois variés et centraux, comme les cycles économiques, la planification, l’économie internationale et le développement, la théorie des revenus et des salaires.

Au-delà même de ces études particulières, nous saluons en vous un des pères fondateurs de l’économétrie, cette tentative un peu improbable, et qui s’est avérée si féconde, de construire des modèles mathématiques concernant des relations économiques stratégiques, et de les spécifier avec des données mesurables, sur une période de temps, par l’analyse statistique. En cela, vous êtes un des créateurs de cet outil récent et très important de votre discipline, et c’est cette véritable invention que l’attribution qui vous a été faite du premier Prix Nobel d’économie, en 1969, a voulu récompenser.

Mais les institutions savantes ne sont pas seulement consacrées aux progrès de la connaissance. Elles ont aussi pour mission la garde des valeurs morales liées à ce métier de la connaissance scientifique. À cet égard, vous appartenez à une histoire et à une famille d’esprit qui a beaucoup pour nous toucher et pour nous instruire. Votre existence intellectuelle tout entière est tissée non seulement de la passion de comprendre ce que vous avez vécu, mais aussi de faire un monde plus habitable pour l’humanité. Vous êtes un enfant de la crise économique des années 1930, vous appartenez à la génération qui a mesuré les limites du libéralisme et qui a voulu redonner aux hommes la maîtrise de l’économie. D’ailleurs, vous avez été aussi un praticien de cette économie, une sorte de commissaire au plan, après la guerre, dans votre pays, et aussi un expert du développement. Identifié, comme nous tous, aux malheurs de l’Europe du xxe siècle, vous êtes inséparable d’une exigence morale de justice et d’égalité entre les hommes et entre les nations. Mais vous ne séparez pas cette exigence et cette recherche de la nécessité de la croissance économique : en quoi vous êtes au centre du problème que nous nous posons tous.

Aujourd’hui, à l’heure ou vous parlez, le monde a plus que jamais besoin, de la part d’hommes comme vous, pour toutes les raisons que j’ai dites, d’un diagnostic et de propositions de remèdes. C’est pourquoi nous allons vous écouter avec passion.

École des Hautes Études en Sciences Sociales