1979

Allocution du président

François Furet
 

Ouverture de la Ire Conférence Marc-Bloch

Je ne vais pas vous présenter le professeur Gershom Scholem. Tout le monde sait ici qu’il est le plus grand spécialiste vivant de l’histoire du judaïsme, puisque c’est lui que vous êtes venus écouter. Ce que je voudrais dire en quelques mots, avant de lui donner la parole, c’est pourquoi l’École des hautes études en sciences sociales se sent particulièrement honorée de le recevoir, lui, pour inaugurer la série de ce que nous avons appelé la Conférence Marc-Bloch, destinée à donner la parole chaque année, à peu près à cette date, à un grand spécialiste étranger de ce que nous appelons, assez largement, les sciences sociales.

Une institution académique comme la nôtre n’a pas seulement pour fonction de faire avancer le savoir. Elle existe aussi pour défendre des valeurs. Or, la vie de Marc Bloch offre ce double exemple. C’est un des plus grands historiens français contemporains, et nous lui devons notamment une part essentielle de l’inspiration intellectuelle qui a été à l’origine de la création de la VIe section de l’École pratique des hautes études, devenue, depuis, cette École des hautes études en sciences sociales qui vous reçoit aujourd’hui. Médiéviste de premier ordre, créateur d’une œuvre qui a transformé la discipline, Marc Bloch a été, inséparablement, un grand citoyen et un grand patriote, unissant dans le même sentiment de ce qui est dû le service de la connaissance, celui de la liberté et celui du pays. Dirigeant l’un des grands réseaux de la Résistance intérieure, à Lyon, il a été arrêté et fusillé par les Allemands à la veille de la Libération.

Si nous avons décidé, avec l’accord de ses enfants, que je veux remercier ici, de donner son nom à ces Conférences annuelles de l’École, c’est que ce nom continue à incarner, trente-cinq ans après, et en dépit des transformations des mœurs et des esprits, une figure de l’universel essentielle à notre culture depuis la Révolution française : celle qui réunit la raison, la liberté et la nation dans l’effort pour instituer une humanité plus fraternelle. Cette figure a des sources multiples, que je ne vais pas inventorier ; mais l’une d’entre elles est l’apport de la tradition juive laïcisée, à travers quoi tant de grands intellectuels français d’origine juive ont emprunté et remanié les éléments de leur adhésion à la culture démocratique née de la Révolution française.

Et c’est ici que je vous rencontre, cher professeur Scholem. D’abord parce que c’est précisément de cette laïcisation du messianisme juif, de l’hérésie sabbatéenne ou post-sabattéenne au jacobinisme français, que vous allez nous parler aujourd’hui. Surtout parce que c’est vous, par vos études, vos livres, votre vie de travail, votre immense érudition, qui avez fait revivre cette tradition juive dans son état apparemment le plus étranger au rationalisme européen, et pourtant inséparable de lui. C’est vous qui avez ressuscité une culture juive enfouie dans ce qui était devenu, depuis le xviiie siècle, la nuit des temps, c’est-à-dire l’oubli des modernes, ou encore des amnésiques que nous sommes ; cette culture dont nous avons redécouvert grâce à vous que c’est une contribution centrale des communautés juives diasporiques à notre histoire. C’est vous qui, à la fameuse question : qu’est-ce qu’un juif ? avez rendu possible qu’on offre aujourd’hui d’autres éléments de réponse que les incertitudes négatives tirées de la persécution et du malheur.

Car votre œuvre elle-même, impassible et savante comme l’érudition, ne tire sa force d’émotion que de sa rencontre tragique avec nos vies, notre histoire, ce que nous avons combattu et ce que nous avons subi ou malheureusement toléré ; vous me permettrez de vous dire que ce que nous ressentons ce soir, autour de vous, c’est le sentiment d’entendre quelqu’un né dans le Berlin de Guillaume II, parti s’installer en 1923 dans ce qui n’était pas encore Israël, et qui a consacré sa vie à ressusciter une tradition et une culture au moment même où les fils de cette tradition et de cette culture étaient assassinés en masse par le pays où ce quelqu’un, c’est-à-dire vous, était né.

Vous avez été, comme Marc Bloch, acharné à sauvegarder l’universel : lui, à travers la Résistance française, vous, à travers le patrimoine juif. C’est pourquoi nous avons vu une logique profonde à ce qu’une conférence consacrée à la mémoire d’un très grand historien français d’origine juive soit inaugurée par un très grand historien israélien d’origine allemande : ce mariage des histoires et des patries nous réunit ce soir autour des valeurs dont nous avons la charge et du métier que nous avons choisi.

École des Hautes Études en Sciences Sociales