2001

Allocution du président

Jacques Revel
 

Ouverture de la XXIIIe Conférence Marc-Bloch

Chaque année, au mois de juin, les membres de l’École des hautes études et leurs amis ont pris l’habitude de se retrouver autour d’un grand conférencier. Je veux remercier très chaleureusement Quentin Skinner d’avoir accepté de donner aujourd’hui la XXIIIe Conférence Marc-Bloch.

Lorsque je vous en ai fait la proposition, à l’automne dernier, j’ignorais et vous ne pouviez prévoir que votre venue parmi nous coïnciderait exactement avec la traduction en français de votre premier grand livre, The Foundations of Modern Political Thought, publié à Cambridge en 1978. Cette rencontre est heureuse, quand bien même elle jette un jour un peu cruel sur nos lenteurs et nos retards. Mais, à dire vrai, vous n’avez pas attendu d’être traduit pour être lu et discuté en France, et d’abord dans notre École où vous êtes venu une première fois en 1987 à l’invitation de François Furet et du Centre d’études politiques Raymond-Aron.

Depuis le milieu des années 1970, vous avez été une figure majeure du renouveau de l’histoire et de la philosophie politiques qui a, de proche en proche, transformé notre paysage intellectuel en profondeur. Dans Les fondements de la pensée politique moderne, le livre de 1978, vous vous attachiez à décrire et à comprendre, dans le mouvement des idées du xvie siècle, les conditions progressives d’une autonomisation du politique, la constitution d’une science inédite du politique allant de pair avec l’affirmation d’un État compris comme ayant sa raison propre. Vous n’avez pas cessé depuis d’approfondir et de prolonger cette enquête : vous l’avez fait dans un petit livre sur Machiavel que chacun a lu, et aussi dans le grand ouvrage que vous avez consacré en 1996 à Raison et rhétorique dans la philosophie de Hobbes. Vous n’avez pas cessé, non plus, de diversifier les pistes de votre recherche. Dans La liberté avant le libéralisme, publié en 1998 et, pour une fois, presque aussitôt traduit chez nous, vous vous êtes attaché à souligner la persistance d’une tradition républicaine « néo-romaine » dans la constitution de la modernité politique au xviie siècle. De façon fort opportune, vous avez rappelé que le grand mouvement d’émancipation qui s’affirme dans le monde occidental à partir du xviie siècle avait bien deux racines : la philosophie libérale classique de l’autonomie de l’individu et de la société civile, d’un côté ; mais aussi, de l’autre, cette conception néo-républicaine d’un individu citoyen, membre actif d’un corps politique.

L’intérêt de la communauté scientifique pour votre travail a pourtant dépassé largement le cadre de votre contribution, si importante soit-elle, à l’histoire de la constitution de la politique moderne. En même temps qu’ils restituaient leur pertinence et leur efficace à de vieux thèmes de la philosophie politique, vos travaux ont joué un rôle essentiel par la méthode qu’ils proposaient de mettre en œuvre et par le type d’ambition intellectuelle qu’elle affichait. En revendiquant dès le départ une manière de faire, vous avez été un artisan décisif de la rupture avec la vieille histoire des idées réduite à une suite d’études monographiques ou à de sèches généalogies des concepts. Loin de vous limiter aux seules œuvres canoniques reconnues par la tradition philosophique et politique, vous avez montré l’importance d’une prise en compte des minores, de l’ensemble de la production intellectuelle qui témoigne des recherches et des controverses d’un moment historique. L’approche contextuelle que vous revendiquez, et que vous avez abondamment illustrée, est à la fois ample et précise : elle ambitionne de rendre compte des conditions d’un débat intellectuel, des ressources et des contraintes lexicales et langagières qui s’imposent aux acteurs, des styles d’argumentation mis en œuvre. Ce que vous attendez d’une telle démarche, vous l’avez résumé avec un mélange inimitable de fermeté et de modestie à l’occasion d’un débat récent sur Hobbes : c’est

« … placer les textes que j’étudie dans des contextes qui nous permettent d’identifier ce que les auteurs de ces textes ont fait en écrivant comme ils l’ont fait. C’est ici – dîtes-vous – que je risque hardiment une sorte de thèse philosophique. Je perçois en effet deux dimensions dans le langage. La première est traditionnellement décrite comme la dimension de la signification, du sens de référence des termes employés. La seconde dimension est celle de l’action linguistique (telle en est probablement la meilleure définition, celle en tout cas que j’ai retenue), c’est-à-dire de la gamme de choses que peut faire un penseur, un auteur ou un orateur en employant des concepts qui ont une signification déterminée. »

Vous avez ainsi dégagé la voie d’une histoire compréhensive, attachée à ressaisir les relations vivantes entre le mouvement des idées et les pratiques politiques. Cette démarche, qui est pourtant d’aspect si proche de celle des sciences studies, a elle aussi suscité de vastes débats que signalent, entre autres, le volume Meaning and context : Quentin Skinner ans his critics, publié en 1988, ou encore, plus récemment, le débat d’Amsterdam sur la lecture de Hobbes que je citais à l’instant. Elle a surtout nourri tout un ensemble de travaux menés dans le monde anglo-saxon et en France depuis deux décennies.

J’ai noté que vous vous êtes, à plusieurs reprises, revendiqué historien et non philosophe, ce qui a pu en surprendre plus d’un. Sans trop vous écouter, on peut, cher Quentin Skinner, y retrouver l’écho de la modestie ferme, ou de la fermeté modeste que j’évoquais tantôt. On peut aussi ne pas oublier au passage que vous êtes depuis 1996 le Regius Professor titulaire de la chaire d’histoire moderne de l’université de Cambridge. Mais à tout prendre, sommes-nous forcés de choisir entre ces affiliations alors qu’à travers votre œuvre entière, votre ambition a été de dégager un espace possible et pensable entre la philosophie politique et l’histoire ?

Il me reste à vous remercier à nouveau d’être aujourd’hui présent parmi nous et, surtout, à vous laisser enfin la parole.

École des Hautes Études en Sciences Sociales