1994

Allocution du président

Marc Augé
 

Ouverture de la XVIe Conférence Marc-Bloch

Il y a cinquante ans, le 16 juin 1944, Marc Bloch était fusillé par les Allemands à Saint-Didier-de-Formans. Il avait été arrêté trois mois plus tôt, le 8 mars, torturé par la Gestapo et ramené, dans le coma, à la prison de Montluc.

La valeur emblématique qui s’attache au nom et au souvenir de Marc Bloch a des sources diverses et convergentes. Universitaire exemplaire, il a été aussi un créateur intellectuel. Les rois thaumaturges en 1924, les Caractères originaux de l’histoire rurale française en 1931, La société féodale en 1939-40, l’Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, publié après sa mort en 1949, témoignent du renouveau que son attention aux phénomènes de mentalité et à la dimension anthropologique des faits sociaux insuffla à la démarche historique. Fondant avec Lucien Febvre en 1929 les Annales d’Histoire économique et sociale, il avait créé la revue dans laquelle plusieurs générations d’historiens français devaient se reconnaître et dont le rayonnement excéderait les frontières nationales.

Mais l’image de Marc Bloch ne garderait pas la même incandescence si nous ne l’associions pas nécessairement à celle, toute d’ombre et de lumière, de Narbonne, le résistant, arpentant les rues de la Croix-Rousse dans la nuit de la clandestinité et de la résistance. Sa voix ne nous serait pas si proche si nous ne l’entendions pas encore analyser avec lucidité, tristesse et courage les raisons de « l’étrange défaite ». Son message n’aurait pas la même clarté si ne le soutenait la force de l’exemple et de la mort acceptée.

L’histoire ne se répète pas, dit-on. Mais il lui arrive de bégayer. Qui d’entre nous ne perçoit aujourd’hui, dans les clameurs et les cacophonies de l’actualité, l’écho sinistre des haines et des violences d’hier ? Qui d’entre nous n’éprouve pas de temps à autre le besoin de ressourcer sa foi dans l’homme, la société et l’histoire en opposant à cet écho celui des grandes voix qui se sont tues mais que nous entendons encore ?

Écoutons un instant Marc Bloch, à la fin de L’étrange défaite :

« Hitler disait un jour à Rauschning : “Nous avons raison de spéculer plutôt sur les vices que sur les vertus des hommes. La Révolution française en appelait à la vertu. Mieux vaudra que nous fassions le contraire.” On pardonnera à un Français, c’est-à-dire à un homme civilisé – car c’est tout un – s’il préfère, à cet enseignement, celui de la Révolution et de Montesquieu : “Dans un État populaire, il faut un ressort, qui est la vertu.” Qu’importe si la tâche est ainsi rendue plus difficile ! Un peuple libre et dont les buts sont nobles court un double risque. Mais est-ce à des soldats qu’il faut, sur un champ de bataille, conseiller la peur de l’aventure ? »

C’est une joie et un honneur, cher Robert Paxton, de vous accueillir ici ce soir. Vos travaux, nous le savons, nous ont aidés à porter sur notre passé proche, ce passé si présent encore, un regard plus lucide. Marc Bloch n’est pas notre seul passé et tous les Français n’ont pas correspondu à sa définition idéale du Français. Sur la politique de la collaboration voulue par Pétain, sur l’activisme antisémite de Vichy, sur le caractère durablement technocratique de la politique inaugurée par Vichy, sur la responsabilité de ce régime dans le climat de guerre civile qui a prévalu en France pendant la guerre et, pour une part et par contrecoup, à la Libération, vous avez jeté une lumière crue et salutaire. Vous avez aussi, au nom d’une même exigence de vérité, souligné le rôle d’une Résistance intérieure minoritaire mais résolue, dont Marc Bloch est pour nous l’un des plus purs symboles. Parce que vous avez su être un exemple de conscience scientifique, vous êtes aujourd’hui une sorte de conscience civique de notre conscience démocratique. L’École des hautes études en sciences sociales et tous ses amis sont heureux de vous souhaiter la bienvenue.

École des Hautes Études en Sciences Sociales