1982

Allocution du président

François Furet
 

Ouverture de la IVe Conférence Marc-Bloch

En vous accueillant ce soir, cher professeur Hirschman, pour vous entendre prononcer la quatrième Conférence Marc-Bloch, l’École des hautes études a le sentiment de recevoir à tous égards un vieil ami. Vous arrivez de Princeton, de ce fameux institut où beaucoup d’entre nous ont fait des séjours si agréables et si studieux, et avec lequel nous avons des liens étroits. Mais plus que le pays ou l’université d’où vous venez aujourd’hui, c’est d’abord l’ensemble des valeurs dont votre existence est le symbole qui nous assemble ce soir autour de vous.

Né à Berlin, où vous faites vos études au lycée français, vous fuyez la persécution en 1933, après un an d’université, pour continuer vos études supérieures d’économie à la Sorbonne, puis à la London School of Economics, enfin à l’université de Trieste. Avant la guerre, vous avez connu Kojève et Marjolin et vous étiez déjà lié à la vie intellectuelle de Paris. Entre temps, l’intellectuel européen que vous êtes si jeune s’est battu pour défendre la République espagnole. Et vous vous engagez dans l’armée française, en 1939, avant que la défaite française ne vous conduise enfin aux États-Unis en 1941, où vous reprenez du service dans une autre armée de la liberté,  jusqu’à la fin de la guerre.

À partir de là, votre vie devient votre enseignement et votre œuvre dans les plus grandes universités américaines : Columbia, Harvard, Princeton. Le long détour latino-américain, puisque vous passez en Colombie les années d’après-guerre, l’attention portée à la question du développement de l’Amérique latine ou de l’Inde, ou de l’Italie du Sud, illustrent qu’il restent inséparables de l’expérience et de l’engagement moral de votre jeunesse.

Dans la structure du commerce extérieur, vous déchiffrez le malheur d’un peuple ; dans un taux d’inflation, l’impasse d’une nation ou l’impossibilité d’une réforme. C’est sans doute ce qui explique que dans vos livres, qui sont tous d’une architecture si rigoureuse, on ne cesse de percevoir en même temps une vois familière, quasiment amicale.

C’est difficile d’expliquer en quelques mots, pour ceux qui vont vous écouter et qui ne vous auraient pas encore lu, ce qui fait la rareté de votre œuvre. Il me semble que, parti de l’économie, sorte de discipline-mère où votre esprit a fait son apprentissage et que vous avez brillamment illustrée, vous êtes de plus en plus à la recherche de ce qui, dans l’économique, n’est pas économique et pourtant résulte, et agit sur, l’économique : au croisement de l’économique et du politique. C’était le sujet, traité au niveau le plus général, de votre ouvrage de 1970, Exit, voice and Loyalty. Et dans votre dernier livre, qui a été également traduit en français, The passions and the interests (1977), vous examinez comment les philosophes politiques et les économistes de l’Europe classique ont analysé les effets politiques et moraux de l’expansion commerciale qu’ils avaient sous les yeux.

Au fond, ce qui conviendrait le mieux à définir pour un public français votre distinction intellectuelle, c’est un vieux mot tiré de la classification des disciplines à la fin du xviiie siècle : en plus d’un économiste, vous êtes un homme des « sciences morales et politiques ». Entre les lois du marché et la réduction de l’activité humaine aux intérêts égoïstes, vous cherchez à comprendre où se situe la moralité et dans quelle mesure il peut exister un savoir positif de cette moralité. Tout récemment, vous évoquiez le rêve d’une science sociale fort différente de celle que nous pratiquons, une science inséparablement morale et sociale, où les considérations morales ne seraient plus tenues à l’écard ou réprimées, mais systématiquement liées à l’analyse, de fçon à ce que le va-et-vient permanent entre les deux univers conduise à une prise en compte réciproque  de leurs contraintes, destinée à rendre le discours à la fois plus scientifique et, si je puis dire, plus moral.

C’est la science sociale dont vous voudriez léguer le projet à nos petits-enfants : nous sommes heureux de vous écouter ce soir en explorer les voies.

École des Hautes Études en Sciences Sociales