1981

Allocution du président

François Furet
 

Ouverture de la IIIe Conférence Marc-Bloch

Pour accueillir aujourd’hui à l’EHESS le professeur Marshall Sahlins, à l’occasion de la IIIe Conférence Marc-Bloch, je lui dirai en votre nom qu’il n’a pas besoin même d’être invité pour être ici chez lui. Non seulement parce que vous avez beaucoup d’amis, de lecteurs, d’admirateurs dans l’établissement, où vous avez déjà enseigné – ou failli enseigner, puisque c’était à la veille de Mai 68. Mais surtout parce que, de tous les anthropologues anglo-saxons, vous êtes le plus français, et même le plus proche de notre École. Vous êtes une sorte de complice et d’associé d’une des grandes réussites de l’École, le Laboratoire d’anthropologie sociale, que je suis heureux de saluer ce soir en y joignant le respect et la reconnaissance de tous pour son fondateur, qui est resté son animateur, notre collègue Claude Lévi-Strauss.

En dehors de cette appartenance française dont nous sommes fiers, vous venez de deux universités américaines qui nous sont proches, et qui nous sont chères, l’université du Michigan (Ann Arbor) et celle de Chicago. Vos terrains sont les îles Fidji, la Turquie, la Nouvelle-Guinée, Hawaï ; mais ces distances vous ont ramené à des questions élaborées par l’Europe sur elle-même, et que ces voyages ont renouvelées.

Qu’est-ce que l’économie dans les sociétés primitives ? À cette question fondamentale, le sens commun apporte la réponse classique tirée d’une image implicite de l’histoire, celle de l’archaïsme : l’économie de ces sociétés serait une économie de subsistance et de pauvreté, parvenant au mieux à assurer la survie d’un groupe sans cesse guetté par la famine et l’angoisse de l’extinction. Or, en passant des chasseurs australiens aux sociétés néolithiques d’agriculteurs primitifs, telles qu’on peut les observer encore en Afrique ou en Mélanésie, au Viet-Nam ou en Amérique du Sud, en relisant avec un œil neuf les vieux textes, en y ajoutant des données chiffrées sur le rapport temps de travail/volume de subsistances produit, vous avez montré que l’économie primitive n’est pas une économie de misère mais constitue au contraire la première, et jusqu’à ce jour la seule société d’abondance. Simplement parce que l’homme n’y a pas l’idée, ou l’envie, de rentabiliser son activité.

Cette correction de l’anachronisme conceptuel qui nous a si souvent fait prendre le culturel  pour le naturel, et des désirs pour des besoins, toute votre œuvre en est l’illustration systématique. Vous ne cessez de montrer que le sens donné au monde par les groupes sociaux n’est jamais étroitement soumis à la raison utilitaire, mais défini d’abord par l’ensemble des symboles dans lesquels s’inscrit l’activité des hommes. Cette curiosité centrale, cette discussion inlassablement reprise avec le schéma du déterminisme matérialiste ont fait de vos livres, et de vos « primitifs », des classiques de l’anthropologie contemporaine. De cette synthèse entre le très général et le très particulier, nous allons être aujourd’hui les auditeurs privilégiés. Merci d’avance.

École des Hautes Études en Sciences Sociales