2013

Hans Magnus Enzensberger
 

L’Histoire et les histoires
Ou comment écrire les histoires et l’Histoire

XXXVe Conférence Marc-Bloch, 4 juin 2013Allocution du président
Texte intégral

Hélas, ou heureusement, je n’ai pas de thèse à défendre. Du coup, n’attendez pas de moi un cours magistral, mais plutôt une causerie. Du reste, je puis vous promettre que je vais m’efforcer d’être bref, au risque d’enfreindre l’usage universitaire qui voudrait qu’une conférence dure au moins quarante-cinq minutes.

1.

Puis-je commencer par poser une question ? Supposons que vous ayez une fille, intelligente, ayant l’âge enviable de 25 ans. Elle a fait des études, elle parle plusieurs langues étrangères, elle connaît Paris, Londres et New York, mais pas seulement, elle a été au Pérou et aux Canaries, comme beaucoup de jeunes de son âge. Est-il exagéré de parler d’une mobilité pathologique de notre espèce ? Les entomologistes verraient là une phase d’essaimage. Nous sommes pour la plupart en constant déplacement, volontaire ou forcé, comme touristes, comme travailleurs migrants ou comme réfugiés. Mais autant nous sommes rapides à nous mouvoir dans l’espace, autant nous sommes paresseux pour voyager dans le temps. Notre étranger véritable ne figure pas sur les cartes, il se situe dans l’histoire. Les taches blanches y sont en majorité. Non seulement les empereurs romains et les Vandales sont dans l’obscurité, mais Richelieu et Lincoln, la Commune de Paris et Bismarck appartiennent pour beaucoup d’entre nous à une vague préhistoire. L’enseignement n’a guère laissé que quelques têtes de rubrique : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, Révolution, bref, des abstractions. Même les années vingt du siècle dernier ne sont représentées que par un décor exotique, fait d’art déco, de Bauhaus, de cinéma muet et de mode.

Supposons que votre fille ne s’en contente pas. Elle vous posera toutes sortes de questions. Si c’est une Française, elle voudra savoir non seulement qui étaient ce Clemenceau ou ce Maginot, mais ce que signifie le terme de « front populaire », et comment on vivait à l’époque dans le XVIe arrondissement, en banlieue et à Saigon.

Ma fille, qui vit à Berlin, n’a aucune idée de la première guerre d’Indochine. Elle s’intéresse plutôt à la République de Weimar. Elle me demande si je peux me représenter ce qui se passait en fait à cette époque chaotique. Que lui répondre ?

2.

J’ai pris pour elle deux livres, sur les étagères. Si vous permettez, je voudrais vous en lire quelques passages.

Je commence par la brève description que donne de la République de Weimar un historien allemand notoire. Elle figure dans son Histoire sociale de l’Allemagne, en cinq volumes, parue en 2003 :

« Il fallait reconstruire, après le chaos des années de guerre, le marché mondial ; il fallait remettre laborieusement en marche le commerce international, il fallait commencer par relancer les exportations, vitales pour l’Allemagne. Les biens allemands à l’étranger avaient été confisqués. Les réparations de guerre, du fait de leur montant vertigineux et de leur durée, d’abord incertaine puis extrêmement longue, pesaient d’un poids constant : jusqu’en 1929, elles coûtent 17 % de la valeur des exportations allemandes. Après les effets destructeurs de la guerre et de l’hyperinflation, le manque de capitaux allemands aggravait la dépendance par rapport aux investisseurs étrangers. Les conflits entre capital et travail avaient de lourdes conséquences sur la répartition du PNB entre investissements et consommation […]
La grande crise du capitalisme causait partout de la dépression, mais nulle part cela n’entraîna une crise aussi désastreuse du système occidental de gouvernement, un abandon aussi rapide de la démocratie et de la république, mais aussi de l’ordre régissant la morale sociale et des valeurs libérales qui l’orientaient. »

Ce texte est de Hans-Ulrich Wehler. Je voudrais mettre en regard un extrait du roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, paru en 1929 :

« Farines et minoterie, garage automobile, assurance et protection incendie : innombrables avantages de la petite motopompe, construction simple, utilisation facile, peu encombrante. – Chers compatriotes allemands, jamais un peuple n’aura été aussi outrageusement floué, jamais une nation aussi outrageusement, injustement trompée que la nation allemande. Vous souvient-il encore de Scheidemann, comme le 9 novembre 1918, depuis la fenêtre du Reichstag, il nous promettait la paix, le pain et la liberté ? Et comme cette promesse aura été tenue ! – Articles et accessoires de plomberie sanitaire, nettoyage vitres et fenêtres, le sommeil est le meilleur des remèdes, Steiner, le paradis du lit…
Au-dessus des magasins et derrière les magasins ce sont les logements, derrière viennent encore les cours, les bâtiments latéraux, bâtiments transversaux, bâtiments sur cour, abris de jardin…
Devant il y a un beau magasin de chaussures, quatre vitrines étincelantes et six jeunes filles pour servir la clientèle, enfin, quand clientèle il y a, elles gagnent dans le mois 80 marks par tête de pipe, et si elles progressent et grisonnent, ça fait 100. Ce grand et beau magasin de chaussures appartient à une vieille femme, elle a épousé son gérant, et depuis elle dort au fond et elle va mal…
Tout en haut un tripier, bien évidemment ça sent mauvais et les enfants crient d’abondance et il y a de l’alcool. À côté enfin un garçon boulanger avec sa femme, elle est margeuse dans une imprimerie et souffre d’une inflammation des ovaires. Ce que ces deux-là ont dans l’existence ? Eh bien, d’abord chacun a l’autre, puis dimanche dernier une revue de music-hall et le cinéma, puis de temps en temps telle ou telle réunion d’association et une visite chez ses parents à lui. Rien de plus ? Et après, vous poussez pas du col, très cher. »*

3.

Ces deux textes représentent deux lectures de l’histoire qui sont aussi différentes que possible. Le compte rendu de l’historien est singulièrement déserté par les êtres humains. Il donne l’impression d’être aussi mort qu’un paysage de Giorgio De Chirico. Les gens, dont c’est l’histoire qui est en jeu, n’apparaissent que comme des figures accessoires, comme une masse obscure au fond du tableau : le « travail », les « investisseurs ».

En revanche, chez Döblin, le premier plan grouille de monde. Le « peuple allemand » n’est là que comme formule creuse. Le collectif se dissout en une multitude de sujets qui défilent, cadrés comme par une caméra puis disparaissant à nouveau : le tripier, le garçon boulanger, l’ouvrière dans une imprimerie. L’historien dit « le manque de capitaux », « les conflits entre capital et travail », le romancier décrit un magasin de chaussures : « Six jeunes filles pour servir la clientèle, enfin, quand clientèle il y a, elles gagnent dans le mois 80 marks par tête de pipe, et si elles progressent et grisonnent, ça fait 100. » Le seul homme d’État qui soit mentionné, Gustav Scheidemann, est réduit à une affiche ignorée par les passants. Alors que chez Wehler il n’y a ni bruits ni odeurs, le Berlin du roman ne craint pas de choquer par la mention d’une inflammation des ovaires, entre autres. Nous avons droit aussi aux cris de la marmaille dans la cour, à un haut-parleur, à une motopompe. Le narrateur se trouve en plein dans le tourbillon des petits événements.

Une autre différence tient à l’échelle des deux textes. L’historien considère les faits de haut, à vol d’oiseau. En vingt lignes il résume la situation économique du pays et en indique les conséquences politiques. Il préfère le plan de grand ensemble, alors que Döblin consacre quatre pages à un coin de rue et que ces quatre pages sont bourrées de détails.

Ils tentent tous les deux de répondre à la question : « Comment était-ce ? ». La posture de l’historien est celle de qui s’efforce de garder ses distances. Le vocabulaire abstrait, la prédilection pour les tournures impersonnelles manifestent un effort pour être objectif, même si Wehler parle de « crise désastreuse » et déplore l’abandon de la démocratie et de la république.

Mais surtout, les présentations des deux auteurs se distinguent par leur langue. Alors que l’ambition de l’historien tend à faire parler les faits par eux-mêmes, le romancier juxtapose, de façon abrupte et sans commentaires, tous les sociolectes possibles. Une voix demande « Ce que ces deux-là ont dans l’existence ? » et quelqu’un répond : « eh bien, d’abord chacun a l’autre, » et ajoute : « Vous poussez pas du col, très cher ! » Dans cette tour de Babel, énoncés subjectifs et objectifs se critiquent et se démentent les uns les autres. Réclame, agitation politique, formules juridiques, citations de la Bible et argots forment un collage qui cherche à enregistrer, pour ainsi dire live, le discours de la rue berlinoise en 1928.

4.

Tandis que Döblin met donc en relief le confus et le disparate, le savant recherche l’ordre et la maîtrise, il cherche à mettre l’époque en concepts. Cela entraîne de considérables conséquences épistémologiques. Que reste-t-il de la contingence, du cours imprévisible des événements historiques, dans cette perspective ?

C’est là une question philosophique, derrière laquelle nous guettent d’autres questions encore, auxquelles je ne me sens pas capable de répondre. Je préfère me tourner encore une fois vers ma fille. Comment une fille de 25 ans réagit-elle aux deux extraits que je lui ai présentés ? J’ai été forcé de constater que la présentation faite par l’historien, facile à comprendre, dense et factuelle, la laissait froide, tout au contraire de l’image disparate de la République de Weimar que dessine le roman.

Peut-être qu’une Française du même âge réagirait de même, si elle souhaitait comprendre ce que ses grands-parents ont éprouvé en mai et en juin 1940, face à l’invasion allemande et à l’effondrement de la Troisième République. Que lui conseilleriez-vous ? L’Étrange défaite, récit de la déroute des élites françaises, écrit par Marc Bloch en 1940, soit bien avant la fin de la guerre, où il sera arrêté, torturé et assassiné par la Gestapo ? Vous risqueriez-vous à lui proposer le premier des dix volumes d’un grand ouvrage de référence, ou bien vaudrait-il mieux poser sur sa table de chevet la Suite française d’Irène Némirovsky ? Comment réagirait-elle à une telle lecture ?

J’aimerais illustrer ces options par une métaphore. Supposons qu’il y ait, posé sur la table, un gant. On peut le considérer de deux façons opposées. Il est possible, de l’extérieur, d’en décrire avec la plus grande précision la forme, la taille, la matière. Mais il manque quelque chose. Pour le connaître comme il convient, il faut y glisser la main. Quelle sensation procure-t-il ? Est-il souple, ou raide ? Comment va-t-il à la main ? Est-il trop étroit, trop mince, trop grand, trop rêche ? Comment serait-ce si je le portais ?

Naturellement, une telle métonymie est biaisée. Néanmoins, notre faculté de représentation a quelque chose d’un gant. Sans imagination historique, le passé demeure une pure abstraction. Pour l’éveiller, l’intérêt scientifique ne suffit pas. Il y faut une capacité qui s’apparente à l’empathie.

5.

Je vous accorde que ma comparaison entre le célèbre romancier A et le spécialiste confirmé B est boiteuse, comme toutes celles de ce genre. De telles confrontations sont comme celles de la police, elles laissent des doutes et des obscurités. Ce qui disparaît là, c’est la différence gnoséologique entre la présentation des faits par l’historien et celle du romancier. Car lorsque Wehler écrit que, jusqu’en 1929, 17 % de la valeur des exportations allemandes sont passés en réparations, il est prêt à en apporter les preuves, alors que le tripier de Döblin, aussi bien, n’a jamais existé. Il est fictif. C’est là que se situait encore pour Voltaire la différence décisive entre littérature et historiographie. On lit dans son Dictionnaire philosophique : « L’histoire est le récit des faits donnés pour vrais, au contraire de la Fable [entendons : la littérature] qui est le récit des faits donnés pour faux. » Aujourd’hui, personne ne se satisfera plus d’une distinction aussi simple.

Mais pourquoi faudrait-il que nous jouions l’une contre l’autre prose narrative et recherche historique ? Est-ce qu’elles ne se comportent pas plutôt de façon complémentaire ? Est-ce qu’on ne pourrait pas dire que chez Némirovsky et Döblin les années 1928 et 1940 deviennent imaginables mais inconcevables, et que chez Amouroux et Wehler elles sont concevables, mais inimaginables ? Ne vaudrait-il pas mieux enterrer cette querelle, et convenir que science et littérature ont besoin l’une de l’autre ?

Ce qui porte à le croire, c’est le nombre d’historiens qui sont de grands écrivains. Ces auteurs sont une pléiade à être lus encore de nos jours. Pour m’en tenir à la littérature européenne, je citerai Saint-Simon, Michelet et Braudel, Ranke et Burckhardt, Gibbon et Hobsbawm. Tout aussi long serait le catalogue des romanciers qui, par leur étude des sources, leur minutie et leur capacité de jugement, ont rivalisé avec les historiens. Qui ne connaît pas Guerre et Paix ne comprendra jamais qu’à moitié la guerre de Napoléon contre la Russie ; et pour celui qui ne sait rien de Balzac, Stendhal et Zola, le xixe siècle français reste un jeu d’ombres chinoises.

6.

Est-ce que cela va de soi ? Absolument pas. En particulier en France, s’est développé, à partir des Annales, un long et fructueux débat sur différents types d’histoire, événementielle, structurelle ou des mentalités, un débat que vous connaissez mieux que moi. Plus tard, de nouveau à l’initiative d’auteurs français comme Roland Barthes et Derrida, on a même vu éclore une science spécifique, la narratologie, discipline qui, à ce qu’on m’a dit, peut se référer à son propre lexique. Je dois avouer que je ne l’ai jamais consulté. Hayden White, un historien anglais, a dépeint cette discipline d’un pinceau énergique. Il affirme que les historiens n’auraient fait que suivre les modèles perceptifs existants, ceux des écrivains. Ils ne seraient pas parvenus empiriquement à leurs connaissances, ils les auraient inventées dans et par le récit, procédant donc exactement comme un romancier, si bien qu’ils ne devraient pas se réclamer de leur scientificité et de leur objectivité, mais retrouver le chemin de la littérature. Aristote se serait donc trompé en traçant une frontière entre histoire et poésie. C’est qu’il n’était pas au courant du point où en est aujourd’hui le débat.

En vérité, je crains d’avoir tout simplement raté la phase, entre-temps déjà quelque peu démodée, de la postmodernité. En la matière comme ailleurs, il y a là un préfixe déprimant. Tout ce qui commence par « post » résonne comme s’il s’agissait d’épigones. Cela tient peut-être à ce que les prolongements de la postmodernité ont tendance à se mouvoir comme le hamster dans sa roue. Ils adorent tourner en turns, par exemple en linguistic, semantic, iconic ou encore spatial turn. Le narrative turn ne saurait manquer à cet ensemble. Que les théoriciens n’aient pas le vertige, à force de tourner ainsi en rond, voilà qui prouve leur sens de l’équilibre. Hélas, je n’ai jamais pu vraiment suivre leurs exercices sportifs.

Mais s’il est devenu plus difficile aujourd’hui de brosser un tableau d’ensemble de toute une époque comme dans la Comédie humaine, cela tient à de tout autres raisons. Le statut du roman a changé, ne serait-ce qu’à cause de l’omniprésence des médias. Jusque dans les régions les plus reculées, il y a partout un micro ou une caméra aux aguets. Qui voulez-vous qui puisse encore avoir une vue globale ? Les foisonnantes banques de données n’aident nullement à s’y retrouver – bien au contraire. Les mathématiciens manipulent des ensembles contenant une infinité d’éléments. L’un de ces ensembles est la « poussière de Cantor ». Il contient une quantité indénombrable de points situés sur une droite dont la longueur totale est égale à zéro. La poussière digitale semble avoir des propriétés analogues.

Dans ces conditions, plus d’un auteur de narrations fera l’éloge d’époques anciennes, d’abord parce que nous en savons peu sur elles. Ce n’est pas le manque de matériau, c’est sa profusion qui menace d’étouffer la curiosité sous la fine poussière de l’information.

7.

Dès lors, le mieux serait peut-être de repartir du tout début, de ce fait que l’être humain est le seul animal qui raconte des histoires. En français comme en allemand, nous n’avons qu’un seul mot pour désigner ce qui est arrivé et ce que nous nous racontons. Dans l’Antiquité grecque, historia signifie non seulement enquête, connaissance et jugement, mais aussi rapport, récit et représentation. Et partout l’histoire au singulier se met si facilement au pluriel, et inversement, qu’il semble bien que les histoires soient plus anciennes que toute historiographie.

C’est Hérodote d’Halicarnasse qui est depuis toujours considéré, du moins en Europe, comme étant le père de l’historiographie. On ne sait pas grand-chose sur son compte. Était-ce un conteur, un ethnographe, un reporter ou un poète ? Les érudits, là-dessus, sont aujourd’hui encore d’opinions divergentes. Aristote le qualifie de mythologue, et Cicéron affirme qu’il est l’auteur de fables innombrables. Il ne serait pas fiable, il serait le père non seulement de l’Histoire, mais du mensonge – récemment encore, un universitaire allemand a prétendu que ses chiffres et ses données seraient pure invention et qu’il n’a jamais entrepris ses voyages d’exploration. De récentes découvertes archéologiques tendent à prouver que cet homme se trompe. Donc, la querelle continue.

Je trouve remarquable qu’Hérodote prenne toujours soin d’écouter l’autre côté, le côté des « barbares ». En outre il pratique une première forme de critique des sources, faisant soigneusement la distinction entre ce qu’il a observé lui-même et ce qu’il a entendu dire. « La chose ne me paraît pas vraisemblable, peut-être le serait-elle pour quelqu’un d’autre, » note-t-il, ou encore : « C’est ce que disent les gens là-bas, mais je n’en crois rien. » Son œuvre est dépourvue de tout schéma inspiré par une philosophie de l’histoire, ce qui n’est pas pour déplaire à ceux qui n’ont que faire des lois d’airain qui régiraient le cours du monde.

8.

Un écrivain peut-il se permettre des choses interdites au savant et, inversement, celui-ci a-t-il des droits auxquels le romancier est forcé de renoncer ? De quels tabous, explicites ou tacites, doivent-ils tenir compte l’un et l’autre ? La question n’a cessé de se poser depuis l’époque d’Hérodote. Aux yeux de l’historien de profession, l’auteur de récits littéraires peut facilement apparaître comme un intrus se risquant sur un terrain auquel il n’entend rien, étant profane. Il peut s’attendre à des réactions allant de la méfiance à la condescendance. Mais parfois il a droit aussi à de l’admiration, voire à de l’envie. De cette ambivalence, il n’est pas de meilleurs exemples que les biographies. Celui qui s’attelle sérieusement au récit d’une vie, même s’il est amateur, se rendra dans des archives, interviewera des survivants, ouvrira des tiroirs de famille, fouillera dans des papiers posthumes, des lettres, des journaux intimes et des albums de photos. Gare à lui si, ce faisant, il commet des erreurs ! Qu’il ne compte pas sur l’indulgence des historiens !

D’un autre côté, il peut arriver qu’un savant spécialiste lui dise : « Je vous envie, car vous n’êtes pas comme moi sous la surveillance pointilleuse de mes collègues, qui me tiendront rigueur du moindre écart. Si j’écris trop bien, on me reprochera de faire de l’esbroufe et de racoler le grand public. Vous avez en revanche le droit de prendre des libertés dont je ne puis que rêver. »

« C’est bien possible », réplique le romancier. « Mais moi aussi je dois me défendre contre mes confrères. Ils ne sont que trop nombreux à se permettre, sous couvert de biographie, des impudences qui me font horreur. Voyez par combien de romans prétendus “historiques” le public prend l’inconcevable plaisir à se laisser escroquer ! Leurs auteurs font comme s’ils avaient fait le guet sous le bureau de Napoléon ou sous la couette de la Grande Catherine, et ils ont le culot de nous servir des dialogues qu’on croirait écrits à Hollywood. La jaquette multicolore devrait suffire à mettre en garde le naïf qui s’y intéresse. » Certes je n’interdis à personne de se délecter d’une littérature de gare. Mais la frontière est étroite entre ce genre de bouquins et des productions plus ambitieuses, et plus d’un auteur de renom la franchit sans même s’en rendre compte.

Un autre genre, très à la mode en particulier dans le monde anglo-saxon, se glorifie de révéler au grand jour les pratiques sexuelles et les bourdes politiques des protagonistes. Il est certain que toute recherche historique invite à jouer les détectives. Mais quand l’hagiographie fait place à l’indiscrétion et à l’espionnage, le biographe se rapproche des méthodes de la presse à scandale. N’importe quel petit monsieur enfin devenu titulaire d’une confortable chaire s’y dresse pour s’ériger en juge des morts, avec une étonnante prétention d’infaillibilité.

J’avoue qu’à ce genre de biographies je préfère le travail universitaire le plus aride. Je trouve que tout lecteur a le droit de savoir où il en est et ce qu’il doit penser de l’histoire qu’on lui raconte. Naturellement, la littérature invente toutes sortes de choses qui n’ont pas lieu. Mais l’auteur devrait nous laisser entendre quand il ment et quand il ne ment pas. Le scientifique a le droit de nous ennuyer. Mais le romancier n’a pas tous les droits. Là-dessus, nous pourrions peut-être tomber d’accord.

9.

Moins facile est de discerner pourquoi nous nous imposons tout cela. Écrire de l’histoire ou des histoires, c’est une fort belle chose, mais cela donne beaucoup de travail. À quoi bon tout ça ? S’agissant d’une question aussi difficile, il n’est pas mauvais de se tourner vers les classiques. Il existe de Friedrich Schiller un célèbre texte intitulé « Qu’entendons-nous par histoire universelle, et à quelle fin l’étudier ? » C’est le titre qu’il avait donné à son cours inaugural, lorsqu’il avait été enfin nommé à l’université d’Iéna, sur un poste de professeur très mal payé. Cela n’explique pas l’enthousiasme et l’optimisme qui transparaît là :

« La source de toute histoire est la tradition, et l’organe de la tradition est le langage. Toute l’époque antérieure au langage, si riche de conséquences qu’elle ait pu être pour le monde, est perdue pour l’histoire universelle. Mais une fois que le langage fut inventé, et qu’exista grâce à lui la possibilité d’exprimer les choses qui arrivaient et de les communiquer, cette transmission s’effectua d’abord par la voie incertaine et changeante de la parole. De bouche en bouche un fait donné se transplantait à travers une longue suite de générations et, comme il passait par des médias qui changeaient et le changeaient, ce fait ne pouvait que subir ces changements. La tradition vivante ou orale est donc une source très peu fiable pour l’histoire, si bien que tous les faits antérieurs à l’usage de l’écriture sont quasiment perdus pour l’histoire universelle. Mais l’écriture elle-même n’est pas éternelle, d’innombrables documents de l’Antiquité ont été détruits par le temps et le hasard, et seuls des vestiges peu nombreux des temps anciens ont pu être sauvés et parvenir jusqu’à l’époque de l’imprimerie.
[…] Enfin, de ce petit nombre épargné par le temps, la plus grande part a été défigurée et rendue méconnaissable par la passion, par l’incompréhension et souvent même par le génie des scribes. La méfiance s’éveille face au document historique le plus ancien, et elle ne nous quitte pas même face à une chronique du temps présent. Si, à propos d’un fait qui vient de se produire aujourd’hui et parmi des gens avec qui nous vivons, et dans la ville où nous habitons, nous interrogeons les témoins et avons de la peine à déchiffrer la vérité dans leurs récits contradictoires, de quel courage faudra-t-il nous armer face à des nations et à des époques qui sont encore plus éloignées de nous par l’étrangeté de leurs mœurs que par leurs millénaires ? Ainsi donc, notre histoire universelle ne deviendrait jamais rien d’autre qu’un agrégat de fragments et ne mériterait jamais le nom de science. Mais alors l’entendement philosophique lui vient en aide et, enchaînant ces fragments par des maillons qui les relient artificiellement, il élève l’agrégat au niveau d’un système, d’un ensemble rationnellement cohérent. »

Un siècle plus tard, les choses se présentent déjà tout différemment. Nietzsche, dans son essai De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie, met une sérieuse sourdine à la belle confiance de Schiller. Il n’a que faire d’un système et préférerait se passer de toute philosophie de l’histoire. Il ne voit pas notre conscience historique comme un avantage, mais comme un symptôme de morbidité. Notre culture, dit-il, est

« une sorte de grisonnement congénital. […] Or, au grand âge convient dès lors une activité sénile, à savoir regarder en arrière, refaire ses comptes et les clore, chercher réconfort dans ce qui fut, par des souvenirs, bref : de la culture historique. Mais le genre humain est chose coriace et tenace, il n’entend pas être considéré dans les pas qu’il fait – en avant ou en arrière – au bout de millénaires, ni guère non plus après des centaines de milliers d’années ; c’est dire qu’être considéré globalement par l’infiniment petit atome ponctuel qu’est l’individu isolé, il ne le veut absolument pas. À quoi riment quelques millénaires […] pour se permettre de parler encore de “jeunesse” au début d’une telle période, et déjà de “vieillesse de l’humanité” à la fin ? N’y aurait-il pas plutôt, dans cette croyance paralysante que l’humanité serait déjà en train de se faner, la méprise sur une représentation de la théologie chrétienne, héritée du Moyen Âge, l’idée de la proche fin du monde, l’idée du Jugement attendu dans l’angoisse ? En ce sens, nous vivons encore au Moyen Âge, et l’historiographie continue d’être une théologie masquée : de même que le respect avec lequel est traitée la caste des savants, par le profane qui ne l’est pas, est l’héritage du respect porté au clergé. »

Comme elle fait du bien, comparée au furieux règlement de compte de Nietzsche, la phrase attribuée à celui qui est le patron de notre rencontre. Personne ne doutera que Marc Bloch fut un historien extrêmement sérieux, peu suspect de frivolité. Pourtant, il était lui aussi partisan de la « gaie science ». Comme on lui demandait à quoi elle servait, il répondit : « Même si l’histoire ne servait à rien d’autre, il faut lui reconnaître une chose : elle est amusante. »

* Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, traduction d’Olivier Le Lay, Paris, Gallimard « Folio», 2010, p. 167-688, 169, 173-174.

Pour citer cette conférence
Hans Magnus Enzensberger, « L’Histoire et les histoires », , 2013, [en ligne],mis en ligne le 17 septembre 2013. URL : http://cmb.ehess.fr/444. Consulté le 23 juin 2017.
École des Hautes Études en Sciences Sociales