1983

François Furet
 

Ouverture de la Ve Conférence Marc-Bloch

Aujourd’hui, l’École des hautes études déroge à sa tradition, qui est d’inviter chaque année un grand collègue étranger à prononcer la Conférence Marc-Bloch. Elle a décidé de fêter un des siens, Claude Lévi-Strauss.

L’exception va quelquefois de soi, comme en témoigne, ce soir, votre nombre. Je me permettrai simplement d’en transmettre l’évidence à celui qui nous réunit, en vous disant, mon cher collègue, que si nous vous avons demandé de nous faire l’honneur de prononcer cette année la Conférence Marc-Bloch, en prenant prétexte de vos cinquante ans d’activité d’enseignement et de recherche, c’est pour vous manifester, par un hommage particulier, la reconnaissance particulière de l’institution. Il n’y a pas un d’entre nous qui ne se sente un peu fier d’avoir été et d’être votre collègue.

Ce sentiment va bien au-delà du surcroît de considération collective que votre gloire intellectuelle apporte à la communauté dont vous êtes le plus célèbre professeur. Il se nourrit bien sûr à l’admiration que nous avons pour votre œuvre, et au renouvellement intellectuel que tant de nous doivent à vos livres. Mais il prend racine aussi dans quelque chose de moins connu du public, et que connaissent seuls ceux qui ont partagé avec vous les secrets de ce métier qui nous est commun : à savoir que vous êtes pour nous un exemple professionnel. Il me semble que vous illustrez par excellence, à cet égard, ce qu’on pourrait appeler la suite dans les idées. En effet, vous qui n’aimez pas trop l’individualisme moderne, vous qui ne cessez de jeter un regard de nostalgie sur les communautés perdues des sociétés anciennes et sur les règles qui les unissaient, il faut vous avoir vu faire votre métier pour comprendre à quel point ces idées sont aussi des sentiments enracinés dans votre vie. J’aimerais être pour vous ce soir le délégué de la communauté de métier, et vous dire à ce titre, au nom de tous, combien j’ai toujours admiré votre tour de main professionnel, le soin méticuleux que vous prenez de tout et de tous, en entrant avec compétence et ténacité dans les moindres détails administratifs de l’organisation de la vie intellectuelle. Depuis ces jours d’il y a un quart de siècle où vous jetiez les bases d’un centre de recherches, dans deux petites pièces de ce qui avait été l’appartement de M. Guimet, jusqu’à ce fameux Laboratoire d’anthropologie sociale maintenant abrité par le Collège de France, vous n’avez cessé de rassembler peu à peu des moyens et des hommes, sans dédaigner jamais de pratiquer ce jardinage de survie qui est en France, pour le meilleur et pour le pire, le seul moyen d’organiser la recherche en sciences sociales.

De ces conditions difficiles, vous avez l’art de tirer toujours le meilleur, peut-être parce que cet art s’apparente au bricolage et qu’il vous rappelle des souvenirs. mais surtout parce que vous savez le prix, dans la vie comme dans vos livres, d’un détail qui peut paraître insignifiant et qui s’avère avec le temps porteur d’une valeur ajoutée décisive.

Votre œuvre c’est aussi votre Laboratoire, que l’École est fière de gérer en commun avec le Collège de France et le CNRS, et où s’est élaborée et s’élabore sous votre tutelle une grande partie de l’anthropologie française. Je sais que je suis l’interprète de la communauté de chercheurs que vous y avez rassemblée en remerciant en vous, ce soir, le premier artisan de l’anthropologie sociale, en France et dans le monde.

Quant à ce qui est, de vous, célèbre et déjà classique – l’américaniste, l’ethnologue de la parenté, le père de l’analyse structurelle, le philosophe de l’unité et de la différence du fait social, l’écrivain qui a transformé notre sensibilité d’Européens à l’égard de notre propre histoire et celle du monde, je ne parle pas, puisque nous avons le privilège de vous avoir là, en interprète de vous-même. Je suis d’ailleurs, comme tout le monde ce soir, passionné à l’idée de vous écouter réfléchir sur le rapport de l’ethnologie et de l’histoire – thème qui a été central dans votre œuvre et qui va tous nous rajeunir puisque, il y a vingt ans déjà, vous l’avez installé au cœur de nos débats, mais qui n’a pas mal vieilli, puisqu’il constitue toujours un des nœuds essentiels de l’ensemble de nos disciplines. C’est pourquoi je me borne à vous réitérer l’hommage de tous, sous sa forme la plus active, qui est l’impatience à vous entendre.

École des Hautes Études en Sciences Sociales