2012

Allocution du président

François Weil
 

Ouverture de la XXXIVe Conférence Marc-Bloch

C’est un honneur, chère professeure Beard, de vous accueillir ce soir, dans ce grand amphithéâtre de la Sorbonne mis à la disposition de l’École des hautes études en sciences sociales par Monsieur le Recteur de l’Académie de Paris, que je remercie également d’honorer de sa présence cette trente-quatrième conférence Marc-Bloch.

Nous avons plus d’une raison de nous réjouir, Madame, que vous ayez accepté notre invitation. Votre œuvre se déploie dans nombre de directions qui auraient été chères au grand historien en l’honneur duquel cette conférence annuelle a été instituée. Une première voie est explorée dans vos nombreux livres sur l’histoire de la culture grecque et romaine, histoire que vous entendez décidément, à l’instar de Marc Bloch, comme une « science du divers » qui a pour objet les femmes et les hommes. Qu’il s’agisse de vos travaux sur la religion, sur l’art, les rapports de genre ou la sexualité dans l’Antiquité, vous avez le souci de saisir et d’expliquer les faits humains dans leur épaisseur, et précisément leur humanité, et je soupçonne que vous partagez la sévérité de Bloch à l’égard de ceux qu’il qualifie, visant certains positivistes, de « manœuvre[s] de l’érudition ». Sous votre plume, une page d’histoire sociale est aussi d’histoire culturelle, et votre grand livre sur le triomphe romain mêle avec bonheur et un sens provocateur de la transgression, le politique au religieux, le militaire au symbolique. Vous êtes de ces savants, pas si nombreux, qui ne se cantonnent pas à leur érudition, et la vôtre est grande, mais qui aiment à multiplier les angles de vue, à changer les objets d’étude, à jouer des échelles et des niveaux.

Le hasard éditorial, qui veut que la conférence de ce soir coïncide, à quelques mois près, avec la traduction en français de votre dernier livre, Pompéi. La vie d’une cité romaine, vient à point nommé confirmer cette idée. Vous y reconstruisez avec méticulosité la vie et la fin de la ville et de ses habitants. Vous en restituez la culture matérielle, la vie quotidienne, les comportements intimes, les rapports de pouvoir et de genre, les croyances – sans jamais oublier la distance qui nous en sépare ou les effets déformants, ou parfois dévastateurs, des efforts et des entreprises des archéologues des trois derniers siècles. Et en effet, vous êtes particulièrement attentive à distinguer, tout en sachant les saisir ensemble, ce que vous appelez les deux vies de Pompéi – la vie de la cité antique et celle de Pompéi depuis sa redécouverte progressive à partir du xviiie siècle.

Cette question du destin de la culture grecque et romaine dans l’Europe moderne, peut-être en conviendrez-vous, parcourt tous vos travaux. Davantage, elle participe de la manière même dont vous avez entrepris de penser, et de nous aider à penser, le monde antique, ainsi que vous l’avez montré dans votre Très courte introduction au monde antique, un essai au titre modeste et trompeur, ou encore dans la biographie que vous avez consacrée à Jane Ellen Harrison, pionnière des études classiques dans l’Angleterre de la fin du xixe siècle et militante féministe. Mais il y a plus. Depuis deux décennies, votre intérêt pour les usages du passé, conjugué à l’élaboration progressive d’une œuvre scientifique qui vous vaut la prestigieuse chaire que vous occupez à l’Université de Cambridge et votre appartenance à Newnham College – le même collège que Jane Harrison –, votre intérêt pour les usages du passé vous a conduite depuis deux décennies à exercer un véritable magistère culturel d’abord dans les colonnes du Times Literary Supplement, où vous avez la responsabilité des études anciennes, ainsi que sur la toile où votre blog, A Don’s Life, accueilli sur le site du TLS, vous vaut une grande renommée. Vous vous y décrivez comme, je vous cite, « une commentatrice diaboliquement subversive des mondes antique et moderne ». De fait, vous avez fait le choix, qui est aussi un risque, de ne pas vous réfugier dans le confort d’une tour d’ivoire, fût-elle cantabrigienne, mais de mettre en pratique, à l’usage des milliers de lecteurs de votre blog à travers le monde comme dans les programmes de télévision que vous animez sur la BBC et où vous nous proposez de vous suivre à la rencontre des Romains, la tension entre antiquité et présent qui sous-tend votre œuvre.

« Quoi de plus sérieux que le rire ? », demandait un contemporain de Jane Harrison, l’helléniste Alexandre Bracke-Desrousseaux, traducteur d’Aristophane, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, qui fut aussi député socialiste de Paris et du Nord entre 1912 et 1936, et était aussi savant que provocateur, et polémiste redouté autant que philologue respecté. « Quoi de plus sérieux que le rire ? » Ce soir, vous posez la question d’une autre manière. Il n’est que temps que je vous cède la parole pour que vous y répondiez. Permettez-moi, auparavant, de vous remettre un bronze qui n’est pas antique, la médaille de l’École des hautes études en sciences sociales et de vous souhaiter, très chaleureusement, la bienvenue.

École des Hautes Études en Sciences Sociales