1992

Jacques Le Goff
 

Du Moyen Âge à l’Europe d’aujourd’hui

XIVe Conférence Marc-Bloch, juin 1992Allocution du président
Texte intégral

Quand Marc Augé et mes amis du bureau de l’École des hautes études en sciences sociales m’ont offert de prononcer cette année qui est celle de ma retraite la conférence Marc-Bloch, j’ai hésité entre la gratitude et la fierté, l’inquiétude et la fuite. « Fuga mundi », la fuite devant le monde, hors du monde… Si cet idéal des moines médiévaux a été et est toujours ambigu, s’il a trop souvent pris l’aspect regrettable d’un refus intégral et intégriste de ce monde terrestre, il a été aussi porteur d’un message de courage et d’authenticité, le refus de la vaine gloire, des vanités mondaines. Sans m’abstraire du monde, j’avais essayé, sans les mépriser, mais en me gardant de leurs séductions, de me tenir à l’écart de ce qu’on appelle, dans un pluriel inquiétant, les « honneurs »1. Voici qu’une fois encore cette année elles m’atteignent. Et cette fois encore, il s’adresse, au-delà de ma modeste personne, sans que j’aie la vanité de croire les incarner, à des personnages, à des valeurs à qui j’ai ainsi l’occasion de rendre hommage et qui me paraissent honorables. L’École des hautes études en sciences sociales, avec qui j’entretiens depuis plus de trente ans une union toujours amoureuse, et à qui je pense souvent avec affection et gratitude en l’appelant encore par son vieux nom quasi mythique aujourd’hui « la VIe Section », l’École donc comme nous l’appelons aussi tout simplement, l’histoire et mon métier d’historien, le Moyen Âge – cher Moyen Âge –, l’Europe, désirable Europe. Cet honneur enfin, si considérable soit-il, n’est qu’un honneur d’un soir.

Et puis cette conférence se place sous le patronage de l’historien en qui j’ai toujours reconnu et reconnais plus que jamais aujourd’hui le plus grand de mes maîtres – maître, hélas ! jamais rencontré, jamais entendu –, Marc Bloch.

Avant de demander à Marc Bloch l’inspiration pour les propos simples que je vais vous soumettre, je voudrais évoquer encore un souvenir qui m’a à la fois retenu, puis encouragé dans mon acceptation.

Je suis et serai sans doute pour longtemps le seul conférencier qui ait prononcé deux conférences Marc-Bloch. En 1986 en effet le président et le bureau de l’École dans un geste excellent avaient demandé au médiéviste polonais Bronislaw Geremek, grand historien et grand combattant pour la liberté, de prononcer la conférence Marc-Bloch. Mais dans un de leurs derniers gestes d’oppression, les gouvernants polonais d’alors n’avaient pas laissé sortir Geremek qui, par précaution, avait fait parvenir le texte de sa conférence. J’eus l’honneur mêlé de tristesse émue de lire ce texte superbe que nous avons publié dans les Annales. N’est-ce pas indécent de reprendre aujourd’hui la parole pour mon propre compte sans avoir autant de titres à le faire ? L’amitié de Marc Augé et de mes collègues et amis a eu raison de mes scrupules. Je tenais à les dire pour rendre hommage à Bronislaw Geremek et à tous les Polonais qui ont puisé dans l’histoire une partie de leurs forces pour combattre l’oppression et le mensonge et pour leur souhaiter bon courage et bonne chance dans un autre combat, celui pour la transformation de leur victoire en réussite démocratique et pour leur dire que l’Europe dont je vais parler est une Europe ouverte où nous leur tendons la main, où nous les désirons et les attendons.

Conférence Marc-Bloch, donc. Il ne manque pas de pages dans l’œuvre de Marc Bloch sur lesquelles je puisse m’appuyer pour m’engager dans mon propos : du Moyen Âge à l’Europe d’aujourd’hui.

J’en ai choisi deux. La première n’est à vrai dire qu’une phrase extraite du célèbre chapitre sur les « Façons de sentir et de penser » dans La société féodale. Je cite : « Une histoire plus digne de ce nom que les timides essais auxquels nous réduisent aujourd’hui nos moyens ferait leur place aux aventures du corps. »

Je ne vais pas énumérer les progrès considérables quoique encore limités qu’a fait, depuis que cette phrase pionnière a été écrite, l’histoire du corps, un des principaux territoires récemment conquis par l’histoire. Je rappellerai seulement que cette histoire ne doit pas se réduire à l’histoire nécessaire mais insuffisante des attitudes à l’égard du corps mais doit aussi se lancer hardiment dans l’enquête iconographique des représentations corporelles, dans l’étude de la contribution de l’histoire de l’alimentation à une meilleure connaissance de l’évolution du corps réel des hommes et des femmes dans l’histoire (« corps féminin qui tant est souef » a chanté Villon mais aussi qui a été si longtemps bafoué par les mâles et ignoré par les historiens). Cette histoire doit aussi faire appel aux résultats toujours plus précis de l’anthropologie physique rétrospective (les squelettes révèlent de plus en plus de secrets) et surtout de la nosographie rétrospective, de l’étude historique des maladies portée à maturité par Mirko Grmek. Elle doit pousser l’histoire de la médecine, de la pharmacie et de l’hygiène jusqu’à leur ultime objet qui est précisément le corps, ne doit pas se laisser obséder, quelle que soit son importance, par l’histoire de la sexualité, qui n’est qu’une des fonctions, si complexe et révélatrice soit-elle, du corps.

Je ne vais pas non plus développer la sagace remarque de Marc Bloch faisant sa grande part, dans la timidité de l’historien à l’égard de l’histoire du corps, à la faiblesse des moyens dont il disposait alors, à la fin des années trente de ce siècle, en redisant la nécessité pour l’historien de trouver sans cesse de nouveaux documents au-delà, à côté des textes, et plus profondément – histoire des images, histoire des gestes (n’est-ce pas Jean-Claude Schmitt ?), produits de l’archéologie – la liste peut et doit s’allonger, nécessité aussi, pour traiter ces documents, d’instaurer de nouvelles problématiques.

Je ne vais pas enfin commenter l’expression superbe que forge Marc Bloch pour évoquer cette histoire du corps : les « aventures du corps ». Car l’histoire vécue par les hommes et l’histoire faite par les historiens sont des aventures où il importe de s’engager bien équipé mais sans timidité. Aventure au surplus, n’est-ce pas pour le médiéviste un mot qui le projette en plein dans le Moyen Âge ? Quand Joinville fait l’éloge de saint Louis, le premier mérite qu’il lui reconnaît c’est « d’avoir mis son corps en aventure par plusieurs fois pour l’amour qu’il avait de son peuple ». En aventure, c’est-à-dire en « aventure de mort » car toute aventure, chevaleresque ou non, est au Moyen Âge aventure de mort et la vraie vie passe par le défi à la mort.

Je ne veux m’appuyer sur cette phrase de Marc Bloch que pour introduire trois remarques.

La première, c’est que cette histoire des aventures du corps – notamment depuis le Moyen Âge – nous conduit à une meilleure compréhension du corps de l’Européen et de l’Européenne d’aujourd’hui. Car ce corps – et je voudrais rendre hommage à Jean-Louis Flandrin, double historien de la sexualité et de l’alimentation réunissant à nouveau dans son étude la luxuria et la gula que les clercs du Moyen Âge voyaient si étroitement unies – ce corps, résultat des brassages ethniques, des invasions, de l’établissement de nouveaux régimes alimentaires, de la lutte pour l’hygiène et la santé (la Peste Noire a été une dure institutrice de mesures sanitaires), corps aguerri dans la violence, corps mis en valeur dans ce passage, pendant l’Antiquité tardive, bien souligné par Henri Marrou, de vêtements antiques lâches qui dissimulent le corps habillé aux vêtements plus collants du Moyen Âge même si l’Église y voit une perversité mondaine. Corps source d’émotions esthétiques et érotiques (Adam et Ève ont gardé dans la punition du péché originel leurs corps paradisiaques et l’amour courtois, amour sans doute imaginaire, a été autant amour de corps que de cœur). De ces corps médiévaux sont issus ceux des futurs citoyens d’une Europe qui devra elle aussi être (il faut s’en soucier dans les pratiques alimentaires, sportives et hygiéniques) une Europe des corps. Europe plurielle, diverse, comme l’avait esquissé la Chrétienté médiévale, en particulier dans les habitudes alimentaires où devront être, s’il le faut, défendues les originalités nationales et régionales. Europe de la diversité des fonds de graisse, Europe de l’huile et Europe du beurre, Europe de la bière et Europe du vin dont le franciscain Salimbene de Parme au xiiie siècle faisait une grande division de son ordre : provinces franciscaines de la bière et provinces franciscaines du vin.

Ma seconde remarque est que l’histoire de ces aventures du corps requiert avec une éclatante évidence une démarche interdisciplinaire mobilisant avec l’histoire et les sciences sociales les sciences de la vie et même de la nature car le corps est dans la nature aussi bien que dans la culture et dans l’histoire.

Surtout, je voudrais rattacher à cette idée de Marc Bloch une conception de l’histoire, une vision du Moyen Âge qui m’ont constamment inspiré. On a dit et redit à satiété et pas toujours très clairement que l’histoire des Annales est une histoire globale et totale, et des esprits chagrins ont reproché aux Annales de la troisième génération d’avoir oublié sinon renié cette ambition d’une histoire totale. Pour moi l’histoire totale est celle de l’homme tout entier, des sociétés humaines dans l’intégralité de leurs membres. Histoire d’hommes et de femmes qui occupent une place dans l’espace et le temps, une place dans la société, qui ont un corps, une sensibilité, des passions, qui sont, plus ou moins, selon les époques, des individus, des personnes (et je crois que le Moyen Âge a contribué particulièrement à cette promotion de l’individu et de la personne que l’Europe d’aujourd’hui et demain doit non seulement respecter mais améliorer et enrichir), hommes et femmes qui ont des croyances, à qui l’histoire a légué ces comportements, ces attitudes, ces réactions largement collectives, quasi automatiques, instinctives que nous avons défini comme des mentalités et qui sont désormais un des territoires imprescriptibles de l’histoire, hommes et femmes qui ont, soumis aussi au changement, des rêves qui sont aussi des réalités (le grand historien néerlandais Huizinga nous l’a appris en attirant notre attention sur le fait que les hommes vivent autant de rêves que de réalités matérielles – posant ainsi les fondements d’une histoire de l’imaginaire qui ne cesse à juste titre de s’imposer), hommes et femmes enfin qui obéissent plus ou moins à des valeurs soumises elles aussi à l’histoire et dont l’histoire doit aussi retenir l’historien.

Histoire de l’homme tout entier, sans les mutilations, les réductions, les abstractions que lui faisait subir l’histoire traditionnelle mais qui ne doit pas se diluer dans une histoire sans visage, sans structure et sans principe d’évolution. L’histoire doit se cristalliser autour d’objets globalisants et étudier les mécanismes de changements de ces objets et des systèmes historiques auxquels ils appartiennent.

En étudiant un des ces objets au moment où il devient globalisant, le purgatoire, au tournant du xiie au xiiie siècle, j’ai aussi rencontré le corps. La souffrance des morts en purgatoire n’est pas une souffrance métaphorique ou purement spirituelle. C’est une souffrance physique et pour la ressentir les âmes sont revêtues d’une sorte de corps. Car le Moyen Âge n’arrive pas à se représenter l’homme sans corps. L’âme dans l’iconographie est un enfant. D’abord parce que, contrairement à une fausse vision idéalisée du Moyen Age, cette époque a été très matérialiste. Mais c’est aussi et surtout parce que le Moyen Âge a pleinement vécu un christianisme qui professait l’union intime de l’âme et du corps et mettait au premier plan des certitudes la croyance en la résurrection des corps. L’homme ne se sauve qu’à travers son corps comme à travers son âme. Les historiens feraient bien d’y songer et de restituer leur corps aux hommes abstraits avec lesquels ils font une histoire d’ectoplasmes. Résurrection intégrale du passé comme le souhaitait Michelet, c’est une utopie. Mais résurrection des corps dans l’histoire, c’est devenu, je dirais, le moindre des devoirs de l’historien.

Certes les perversions de l’ascèse monastique avaient conduit au mépris du corps comme au mépris du monde – contemptus mundi durable dont a si bien parlé Jean Delumeau. On ne peut oublier Grégoire le Grand définissant le corps comme l’abominable vêtement de l’âme et on doit songer que dans cette profonde rupture de l’anthropologie chrétienne médiévale avec l’anthropologie païenne antique, avec le forum et le cirque ont disparu les thermes et les stades et que le Moyen Âge a été une période d’éclipse du corps. Mais le corps s’y affirmait aussi, autrement. Dans la symbolique anthropologique et politique par exemple. Le foie, si important dans la civilisation de la Rome antique, dans la divination, s’efface devant la cœur. La société au moins depuis Jean de Salisbury au xiie siècle est perçue et décrite comme un corps humain dont le roi et la tête et les paysans les pieds. La tête et le cœur se disputent le gouvernement de l’individu et de la société. Le sens hiérarchique profond du Moyen âge profite à la tête. Mais avec l’idéologie noble, avec l’idéologie du sang, le cœur ne cesse de marquer des points sur la tête. La dévotion au cœur de Jésus qui se répand à partir du xiiie siècle le sacralise. Dans la grande querelle entre Philippe le Bel et Boniface VIII, autour de la suprématie du temporel ou du spirituel, les partisans du pape en font la tête, donc le maître de la société, les légistes royaux assimilent le roi au cœur et prouvent sa supériorité par la supériorité du cœur sur la tête dans le fonctionnement de l’organisme humain. Kantorowicz nous a appris à considérer les deux corps du roi : le naturel et le politique, le symbolique.

En regardant les rapports de saint Louis avec son corps on voit combien les pratiques médiévales du corps ne peuvent être réduites à une opposition entre mépris et glorification du corps. Saint Louis humilie son corps et son confesseur dominicain lui reproche d’exagérer dans ses mortifications corporelles. Ne va-t-il pas jusqu’à porter sur lui des pyxides renfermant des fouets pliants pour l’autoflagellation et n’en fait-il pas cadeau aux membres de sa famille, de son entourage, à ceux qu’il estime en leur en recommandant l’usage. Mais mettant son corps comme on l’a vu en aventure de mort et parlant du « péril des corps », il déclare : « Il n’y en a pas un qui n’aime autant sa vie que je fais la mienne. » Dans ses enseignements à son fils et à sa fille, il évoque la « santé de corps » parmi les « prospérités » et les « souffrances de cœur et de corps » parmi les épreuves majeures de la vie. Dans le domaine de l’alimentation, il parvient aisément à concilier un certain ascétisme alimentaire avec le soin de tenir à table son rang et la satisfaction modérée qu’il se permet de ses goûts alimentaires : s’il coupe son vin d’eau (il déteste la bière), il ne cache pas son penchant pour les gros poissons (le don d’un brochet le ravit) et pour les beaux fruits frais. Son confesseur le taquine à ce sujet. Il lui parle d’un saint ermite qui ne goûte aux fruits frais que le premier jour de leur apparition, mangeant ces prémices pour l’amour de Dieu et s’en abstenant tous les autres jours. Louis, impressionné et ennuyé, reste longtemps songeur, puis finit par déclarer : « Je suis incapable de parvenir au même degré de mérite que ce saint homme. Pour suivre son exemple je ferai le contraire. Je ne toucherai pas aux fruits le premier jour des primeurs, mais j’en userai tous les autres jours. » L’humour de cette réponse à la malice du dominicain allait en même temps dans le sens de son plaisir corporel. Il aimait s’amuser et rire – quand cela n’était pas déplacé ou offensant. Il était ce faisant bien loin du rigorisme des règles monastiques du haut Moyen Âge qui proscrivaient le rire comme une des manifestations corporelles les plus inconvenantes, le pire péché de bouche. La dévotion de saint Louis en la matière consistait à s’abstenir de rire le vendredi. Mais suivant son naturel il se surprenait souvent à rire même le vendredi. Alors il se punissait – par le fouet. Telle fut la complexité du Moyen Âge – bien éloigné me semble-t-il de la légende noire et de la légende dorée forgées dans le passé et qui ne sont pas encore mortes aujourd’hui.

Je fais ici une apparente digression. Il est certes faux et puéril de juger suivant des critères anachroniques et subjectifs, souvent fruits de l’ignorance et d’un manichéisme plus ou moins conscient, les époques passées, portant les unes aux nues et ne voyant les autres qu’avec des lunettes noires. Il est pourtant indéniable que les hommes et même, et peut-être surtout les historiens, ont tendance à avoir avec le passé des rapports passionnels liés à des jugements de valeur. Il serait sans doute révélateur d’explorer ce territoire de l’ego-histoire où nous a introduits Pierre Nora. Il me semble qu’en fonction même de leur nom abstrait certaines époques déclenchent difficilement ces sentiments passionnels. On peut aimer la Grèce ou Rome (les détester aussi), on peut difficilement aimer, aimer d’amour, l’Antiquité, les Temps modernes, ou le Temps présent. Il en va autrement pour le Moyen Âge. Comme la France pour Michelet, le Moyen Âge est souvent perçu comme une personne. Et ceux qui, comme moi, l’aiment, n’ont pas envie de changer son nom qui lui a été donné comme on sait par des gens qui le détestaient. Pourquoi ne pas faire avec lui, dans une inversion de sens, ce que les Français par exemple ont fait en transformant en emblème national positif le coq avec lequel les Anglais avaient voulu les ridiculiser pendant la guerre de Cent Ans ? Ce temps de l’entre-deux, ce tunnel entre deux paysages de civilisation, celui de l’Antiquité et celui de la Renaissance, ce temps des ténèbres entre deux périodes de lumière, de Pétrarque qui en fut l’initiateur à Leibniz et à Voltaire, pourquoi ne pas en faire, par défi, le temps de notre véritable enfance, des fondements profonds de notre civilisation européenne comme je le crois ? Je ne reprendrai pas ici la démonstration de ma conception d’un long Moyen Âge qui s’inscrit entre les mutations du monde gréco-romain aux iie et iiie siècles et les changements fondamentaux qui interviennent à la fin du xviiie et dans la première moitié du xixe siècle avec la Révolution française et la révolution industrielle.

Je veux seulement esquisser comment « mon » Moyen Âge (ce possessif n’est pas une expression de vanité mais de modestie parce que je crois qu’on peut imaginer d’autres Moyens Âges légitimes, selon des méthodes scientifiques, à partir des mêmes documents – mais selon d’autres problématiques) comment donc s’est bâti « mon » Moyen Âge.

Ce Moyen Âge, sorti sans doute de la lecture passionnée de Walter Scott, a eu pourtant à repousser les images du Moyen Âge qui peuplaient mon enfance et ma jeunesse et qui n’ont pas disparu aujourd’hui.

Je ne m’attarderai pas sur le Moyen Âge universitaire. Je remercie mes maîtres de la Sorbonne et de l’École normale de m’avoir appris des éléments essentiels du métier d’historien et je rends un hommage particulier à mon maître Charles-Edmond Perrin. Leur Moyen Âge pourtant pourrait être défini avec les épithètes que Marc Bloch appliquait au seul médiéviste de son temps qu’il croyait cependant capable d’écrire un ouvrage dans la collection d’Henri Berr, « L’Évolution de l’humanité » (ce n’est pas un Français, ceux-ci étaient jugés par Bloch inexistants, à l’exception de son maître Ferdinand Lot) : il disait de ce médiéviste étranger « il est lourd, minutieux et sans éclat ». Oui, le Moyen Âge des universitaires de la fin des années 1940 était incolore, insipide, et désincarné. Il faut le savoir pour comprendre le choc que nous avons ressenti quand, en 1950, avec Fernand Braudel, Maurice Lombard, l’enseignement des Annales nous a frappés de plein fouet comme un grand vent venu du large.

Qu’à l’origine de l’Europe que nous voulons construire il y ait ce passé larvaire, ce serait désolant. Mais il serait aussi regrettable que nos racines soient plongées dans le Moyen Âge noir ou le Moyen Âge doré de ma jeunesse, qui je le répète n’ont pas disparu.

Sur l’image noire d’un Moyen Âge barbare qui ressort à l’occasion des profondeurs de l’ignorance et des fantasmes refoulés de certains contemporains, je ne donnerai que deux exemples très récents.

Le premier est la réaction d’un député français après le « non » des Danois au traité de Maastricht : « Ce ne sont tout de même pas ceux qui n’ont laissé en Europe que les traces dévastatrices des Vikings et les petits contes de M. Andersen qui vont arrêter une construction aussi grandiose que celle de la Communauté européenne2. » Que voilà une déclaration propre à convertir nos amis danois à l’Europe ! Je laisse de côté Andersen dont les merveilleux contes ont enchanté, enchantent et enchanteront encore des millions d’Européens – et pas seulement des enfants –, je m’en tiens au Moyen Âge.

Je laisse aux Français normands descendants de ces Vikings strictement dévastateurs le soin d’apprécier. Je voudrais retenir la longue durée d’une image péjorative qui survit aux travaux des médiévistes les plus sérieux. Il y a vingt-cinq ans que l’historien belge Albert d’Haenens, dans un livre documenté – Les invasions normandes en Belgique au ixe siècle. Le phénomène et sa répercussion dans l’historiographie médiévale, repris peu après sous une forme plus polémique mais toujours aussi scientifique dans un essai intitulé Les expéditions vikings : une catastrophe ? – a démontré que cette image d’un Scandinave purement destructeur vient de l’absence de lecture critique de chroniqueurs chrétiens des viiie et ixe siècles qui font de quelques pillages de monastères, de quelques vols de reliques, de quelques meurtres de moines (évidemment très regrettables) une apocalypse qui aurait ravagé tout l’Occident. Plus récemment, Régis Boyer a décrit les Vikings comme des chercheurs de biens qu’ils préféraient acquérir par le commerce que par la razzia et montré qu’ils avaient apporté à l’Europe carolingienne des éléments civilisateurs originaux dont il faut espérer que les Danois ne nous priveront pas longtemps. Une visite à l’exposition Les Vikings actuellement au Grand Palais est à recommander à l’honorable parlementaire.

J’emprunte l’autre exemple à une déclaration d’une personne de grand mérite, une militante de la Croix-Rouge qui se dévoue dans l’enfer de l’ex-Yougoslavie. On comprend son désarroi. Mais il est regrettable pour la vérité historique du Moyen Âge et pour l’Europe qu’elle exprime son horreur par ces mots qui ont fait le titre d’un article d’un excellent hebdomadaire : « Nous ne sommes plus en Europe mais quelque part sur une planète barbare. On revit le Moyen Âge3. »

Ce qu’il faudrait dire si l’on tient à la référence médiévale, c’est que notre xxe siècle, avec la shoah, le goulag, les massacres interethniques, est allé beaucoup plus loin que ne l’a jamais fait le Moyen Âge.

Je reviens à mon saint Louis qui, se voulant roi-modèle, n’a cherché qu’à mettre en pratique les idéaux et les mots d’ordre de son temps. C’est le plus pénible moment de son règne et de sa vie : il vient, lui qui rêvait d’une croisade victorieuse, d’être fait prisonnier par les Musulmans. Il négocie sa libération et celle des autres prisonniers chrétiens contre le paiement d’une rançon. On est loin d’un affrontement croisade/jihad. Voici que le roi apprend une nouvelle qui le bouleverse. Au mépris de leurs engagements, les Musulmans ont massacré des prisonniers chrétiens malades. Saint Louis menace de rompre les négociations et fait dire par Joinville aux sarrasins que « ce n’était pas bien fait, car c’était contre les enseignements de Saladin qui dit que l’on ne devait occire nul homme après qu’on lui avait donné à manger de son pain et de son sel ». Les Musulmans ne contestent pas mais ne trouvent qu’une piètre excuse. L’amiral égyptien avance que ces malades étaient dans un état si désespéré que ce n’étaient plus des hommes.

En tout cas le Moyen Âge, tant du côté chrétien que du côté musulman, s’est efforcé, à défaut de la proscrire absolument, de moraliser la guerre. Par la paix de Dieu à l’intérieur, par la définition d’une guerre juste à l’intérieur comme à l’extérieur, la Chrétienté médiévale a introduit des règles morales dans cette fête cruelle de la guerre et l’Europe d’aujourd’hui, en théorie et en pratique, n’a pas fait beaucoup mieux. L’Europe de demain, poursuivant l’effort du Moyen Âge, devra aller plus loin.

En revanche combien est réconfortante, s’agissant il est vrai de problèmes moins dramatiques, la remarque d’un Pierre-Gilles de Gennes déclarant dans le même hebdomadaire à propos du projet d’écoles de Bernard Decomps : « L’idée de Bernard Decomps est très belle. Elle est dans la ligne de l’histoire des apprentis du Moyen Âge. L’expert transmet au jeune son expérience, sa formation4. » De la légende dorée du Moyen Âge je ne donnerai qu’un aperçu à travers une œuvre trop oubliée qui, malgré ses intentions apologétiques, représente un effort intéressant pour approcher un Moyen Âge complexe et authentique. Il s’agit des Moines d’Occident depuis saint Benoît jusqu’à saint Bernard publié en 1860 par le comte de Montalembert. Car la légende dorée, issue du romantisme (mais, mieux informé, doué d’un sens supérieur de l’histoire, Michelet avait oscillé entre un Moyen Âge ténébreux et un Moyen Âge lumineux), cette légende dorée est essentiellement le fait du catholicisme des Temps modernes et contemporains. La dédicace que fait de son livre à Pie X, en 1860, geste donc lourdement symbolique, Montalembert, situe l’entreprise dans une perspective qui n’est pas précisément celle d’une religion éclairée. Dans un curieux chapitre, « Le vrai et le faux Moyen Âge », Montalembert tresse les louanges d’un Moyen Âge qui n’aurait été que religieux, époque de foi. Il réclame : « Sachons rendre justice aux grands hommes des siècles de foi » et résume : « Oui, on aura beau faire, le Moyen Âge est et restera l’âge héroïque de la société chrétienne. »

Et pourtant voici qu’il exprime une vérité majeure en s’adressant aux ennemis du Moyen Âge : « N’ayez pas peur. On n’y reviendra pas. Vous, ses panégyristes aveugles, vous l’essaieriez en vain ; et vous, ses détracteurs non moins aveugles, vous redoutez puérilement un danger chimérique. Nul ne saurait confiner l’homme dans son berceau, ni l’y ramener. On ne recommence pas la jeunesse. On n’en peut ressusciter ni le charme ni les orages. Nous sommes les fils du Moyen Âge, nous n’en sommes pas les continuateurs. Émancipés du passé, nous sommes seuls responsables du présent et de l’avenir. Mais grâce à Dieu, nous n’avons point à rougir de notre berceau. »

Merci, monsieur le comte. Vous avez fait, bien à l’avance, justice des sottises et des fantasmes de certains esprits de notre siècle, d’aujourd’hui même, qui, dépourvus de sens historique, pronostiquent – le plus souvent pour le souhaiter – que nous vivons ou que nous entrons dans un nouveau Moyen Âge. L’histoire ne recommence pas, ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Qu’on me permette de dire, tout en rendant hommage aux pionniers contemporains de l’Europe, que je suis plus rassuré aujourd’hui par la construction d’une Europe consciente certes de l’importance de son héritage chrétien mais qui s’éloigne du modèle d’une Europe démo-chrétienne qui se serait nourrie d’une certaine nostalgie d’un Moyen Âge idéalisé.

Mon Moyen Âge est d’abord un monde fragile. Cette fragilité venait de loin. Les empires anciens étaient des colosses aux pieds d’argile. Mais l’Empire gréco-romain avait construit un ensemble économique, culturel et politique solide. La Chrétienté médiévale devait mener à bien un formidable travail de mutation, la base esclavagiste de l’économie et de la société s’amenuisant peu à peu lentement, la rencontre des populations romanisées et des barbares exigeant un long processus d’acculturation, l’établissement progressif du christianisme radicalisant l’instauration de nouvelles valeurs apparues, comme l’ont montré Michel Foucault, Paul Veyne et Aline Rousselle, dans la crise du monde romain dès le second siècle. Face à ces problèmes, le Moyen Âge était handicapé par des fragilités de toute sorte. Fragilités technologique et économique qui le maintinrent pendant longtemps au bord de la famine et l’y firent souvent basculer. Fragilité devant la nature qui menaçait cette civilisation de la terre et du bois par l’eau, la forêt et le feu. Dangers réels, menaces de l’imaginaire, grandes peurs. Fragilité intellectuelle aussi : il fallait reconstituer des bibliothèques répondant aux besoins et aux goûts nouveaux, contenir l’analphabétisme d’une société d’illiterati, ignorant le latin qui se transformait en langues romanes, échappant de plus en plus à la masse où avaient subsisté des parlers anciens, celtiques notamment, et où s’étaient infiltrés des parlers nouveaux, germaniques et slaves, remplacer les fondements du savoir et de la vérité. Face à ces dangers, le Moyen Âge dut longtemps recourir à des mesures d’urgence, à une simple économie de subsistance, à la force, à un système d’autorités religieuses et intellectuelles : la Bible, d’abord, puis les Pères, quelques auteurs anciens, ou une partie de leur œuvre, ce qui semblait utile et inoffensif. Un Aristote latin commença à se constituer. Si on ajoute à partir du viie siècle la menace de l’Islam qui, contenu, puis refoulé, apporta d’ailleurs à la Chrétienté sa contribution économique et culturelle, si on y ajoute en deux grandes vagues, pendant le très haut Moyen Âge, puis de l’an Mil au xive siècle, la menace des hérésies, il faut comprendre les contradictions, le mélange d’ombres et de lumières qui ont caractérisé le Moyen Âge. La société médiévale ne cessa presque jamais de vivre sous la menace des trois cavaliers de l’Apocalypse, la famine, l’épidémie et la guerre.

Plus que la plupart des civilisations, la civilisation médiévale fut d’abord une civilisation d’héritages, antiques, judéo-chrétiens, barbares. Longtemps sa créativité consista surtout à faire du neuf avec du vieux. Mais ce fut mieux que du bricolage. Habitués à trancher entre ancien et moderne, nous avons de la peine à comprendre que les renaissances qui scandent le Moyen Âge, renaissance carolingienne, renaissance du xe siècle, renaissance du xiie siècle, grande Renaissance, sont de vraies naissances. Civilisation de citations et de remplois, le Moyen Âge n’a jamais été aussi grand qu’en créant des chefs d’œuvre avec des versets de la Bible, des phrases d’Aristote ou des vers d’Ovide, des colonnes antiques ou un arc mozarabe. Son génie, il faut aller le chercher dans l’exégèse, dans la compilation, comme l’a bien montré Bernard Guenée.

Marc Bloch l’avait brillamment expliqué dans le domaine technologique et économique : ce qui était apparu dans l’Antiquité ne prit souvent vraiment de l’importance que par l’usage que sut en faire le Moyen Âge. C’est l’épopée médiévale du moulin à eau, curiosité de l’Antiquité qui devient un grand moteur de l’essor médiéval.

Je m’intéresse depuis quelque temps au rire médiéval. Il évolue, se diversifie, se renouvelle, éclate, va des moines contempteurs du rire au grand rire de la place publique cher à Bakhtine à travers un dialogue d’héritages. Antique, d’un côté : le Moyen Âge a bien noté qu’Aristote avait dit que le rire est le propre de l’homme mais les Pères de l’Église avaient souligné que Jésus fait homme n’a pas ri une seule fois dans les Évangiles. Où trouver la vérité entre ces deux extrêmes ? Le Moyen Âge chercha et trouva. Les grands scolastiques du xiiie siècle firent la théorie des nouvelles pratiques du rire et justifièrent, comme Thomas d’Aquin, les jongleurs, les comédiens, spécialistes du rire. Saint Louis qui s’efforce de ne pas rire le vendredi mais rit bien les autres jours est un exemple de solution.

Le Moyen Âge fut donc longtemps ce génial créateur de collages. Mais un moment vint où, sans renier ses héritages, il prit un envol plus indépendant, plus original. C’est pourquoi je vois, malgré les transitions, une rupture entre l’âge roman et l’âge gothique. C’est au lendemain du grand essor poursuivi depuis le xe siècle et l’an Mil, le grand tournant du xiie au xiiie siècle, les années 1170-1250 environ. Je le caractérise par ce que j’appelle « la descente des valeurs du ciel sur la terre ».

Le haut Moyen Âge, et encore le xie et la première moitié du xiie siècle, était un temps où la société chrétienne tenait surtout, dans sa fragilité, à se rassurer, à s’assurer. Les assurances venaient du ciel et l’horizon céleste de l’au-delà, le souci existentiel du salut, absorbaient les passions, les luttes, les craintes, les espoirs, les efforts des hommes et des femmes. L’ici-bas n’était qu’un passage et si les rires se multipliaient, si les sourires apparaissaient, cet ici-bas demeurait fondamentalement une vallée de larmes. Contempteur des nouveautés, saint Bernard l’affirmait encore avec force et éloquence face à un Abélard déchiré qui, en inventant la théologie, faisait de Dieu un objet de savoir humain, terrestre.

Qu’on m’entende. Les hommes et les femmes de la fin du xiie siècle et du début du xiiie siècle restent profondément croyants et pour beaucoup l’hérésie dans laquelle ils se jettent n’est qu’un moyen de mieux pratiquer, de mieux vivre le vrai christianisme. Mais l’homme, se souvenant qu’il a été créé à l’image de Dieu, se sent de plus en plus associé dès l’ici-bas à l’œuvre divine de création continuée. Le bonheur attendra encore le xviiie siècle – la fin du Moyen Âge – pour être une idée neuve en Europe. Mais le travail, de pénitence, prend, difficilement, une fonction positive d’instrument de salut et la joie peut, à certains moments, descendre du ciel sur la terre. Je ne vais pas multiplier les exemples de cette descente des valeurs qui fait commencer ici-bas, dans une délectation licite, l’œuvre d’instauration des valeurs qui se stabiliseront au ciel à la fin des temps. Une société des états, nous dirions des statuts socio-professionnels, se met en place à côté de la société des ordres superbement décrite par Georges Duby – hiérarchie horizontale, donc terrestre, à côté de la hiérarchie verticale qui fonde la hiérarchie terrestre sur la céleste. Le nombre des métiers condamnés ou suspects, illicites par rapport au sacré, diminue. L’utilité, le travail fourni justifient, légitiment des métiers anciens ou nouveaux. Le marchand en plein essor, l’universitaire naissant ne sont plus accusés de vendre ce qui n’appartient qu’à Dieu, le temps pour le premier, la science pour le second, mais sont justifiés par leur labeur. Alexander Murray a brillamment montré combien le nombre s’identifie de moins en moins avec des chiffres symboliques, sacrés, pour devenir de plus en plus un objet arithmétique manipulable. L’introduction du zéro, venu des Indiens par les Arabes, favorise ce grand développement de l’arithmétique ? C’est la passion du calcul qui, avec le purgatoire, envahit l’au-delà. Jacques Chiffoleau a pu joliment parler d’une « comptabilité de l’au-delà ». Les balbutiements de la statistique franchissent au xiiie siècle l’obstacle idéologique imposé par la Bible. David ayant fait réaliser un recensement du peuple hébreu, Yahwé mécontent de voir laïciser un savoir démographique qu’il veut se réserver détruit les résultats du recensement en faisant périr par une épidémie une grande partie des recensés. Les états monarchiques naissants ont besoin de compter leurs sujets, leurs soldats, leurs revenus.

Mais les deux apprivoisements qui me paraissent les plus importants sont ceux de la nature et de la raison. Le christianisme du haut Moyen Âge se méfiait de la nature, cette concurrente de la providence, cette force qui semblait trop indépendante de Dieu. Certes, en désacralisant la nature, en la vidant de ses innombrables dieux et déesses, en désenchantant le monde, le christianisme avait mis la nature en état de rentrer dans son système. Mais, comme l’ont bien montré Tullio Gregory et Brian Stock, c’est la renaissance du xiie siècle et en particulier la philosophie chartraine qui ont défini une nature chrétienne, la réconciliant avec Dieu. Étant sa créature, ses lois ne pouvaient qu’être conformes à sa volonté. Le naturel s’infiltrait dans le Moyen Âge.

En l’homme, désormais replacé dans la nature dont il faisait partie tout en lui échappant par la pensée, le libre arbitre et la vocation, une autre faculté installait sur terre un pouvoir de savoir, de jugement et de décision, la raison. Certes, cette raison n’était pas celle du rationalisme moderne, se voulant autonome de la foi et de la religion, sinon opposée à elles. Cette raison c’était, selon la définition de saint Anselme, « fides quaerens intellectum », la foi en quête d’intelligence. Mais désormais entre les autorités et les exemples, les rationes, les raisonnements constituaient une procédure majeure de l’acquisition et du fonctionnement de la pensée. Fidèle à l’étymologie latine, cette ratio était à la fois raison et calcul.

De même, dans le domaine de l’imaginaire, entre le miracle réservé à l’arbitraire divin et le magique abandonné à Satan, s’insinuait, élargissant sans cesse son domaine, un fantastique terrestre, rare mais naturel, relevant de la science, le merveilleux.

Cette promotion majeure de la nature et de la raison nous impose encore aujourd’hui des devoirs.

Un des grands dangers de notre époque, et il serait désastreux qu’il contamine la construction européenne, c’est la montée de l’irrationnel devant laquelle il faut rester vigilant. S’agissant de la nature, l’appel récent des scientifiques et des intellectuels dit « de Heidelberg » me paraît définir excellemment ce que doit être l’attitude de la raison à l’égard de la nature et des dérapages de la conception de la nature. Je cite : « Nous affirmons que l’état de nature, parfois idéalisé par des mouvements qui ont tendance à se référer au passé, n’existe pas et n’a probablement jamais existé depuis l’apparition de l’homme dans la biosphère, dans la mesure où l’humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service et non l’inverse. » C’est bien ce qu’illustre le Moyen Âge et son élaboration d’une idée chrétienne et moderne de la nature. C’est vraiment faire un mauvais procès d’intention, et être prisonnier de fantasmes irrationnels d’où le pire peut sortir demain comme il est sorti hier, que de taxer les scientifiques de Heidelberg de scientistes et d’ennemis de l’environnement. Il s’agit simplement, mais c’est capital, face à la nature, de raison garder.

Il faut s’y résigner. Nous ne pouvons plus avoir avec le passé, avec l’histoire, un rapport fondé sur la croyance en une loi lentement triomphante de progrès. Cette illusion du progrès doit rejoindre dans le cimetière des vieilles lunes de l’histoire la naïveté du providentialisme. Mais évitons le stupide automatisme des retours excessifs de balancier. Le progrès ne gouverne pas l’histoire, mais il y a du progrès en histoire et le progrès reste une valeur désirable, inspiratrice d’efforts nécessaires. Cessons en même temps de croire que le mouvement de l’histoire se fait par succession d’avancées et de reculs, sans quoi nous retomberons dans la fausse problématique d’un Moyen Âge noir ou d’un Moyen Âge rose, d’une Europe miracle ou d’une Europe abomination. Comme dit le poète,

… Mais rendre la lumière

Suppose d’ombre une morne moitié.

Comme toute période de l’histoire, le Moyen Âge a connu et nous a légué ces conquêtes amères où les jets de lumière sécrètent eux-mêmes leur morne moitié d’ombre.

Je me replace dans ce xiiie siècle qui a fait descendre de la lumière du ciel sur la terre. Voyez ces illuminations : la raison, la nature, l’État – car, ne nous y trompons pas, l’État a été (et n’a pas fini d’être, que nos décentralisateurs aveugles se penchent sur l’histoire pour s’en apercevoir) – l’État a été un progrès, arrachant la société à la tyrannie des puissants proches, aux petits horizons des petits territoires (et on respirera mieux dans l’espace européen), la justice s’exerçant mieux dans une combinaison de la proximité et de la distance, l’État donc a été, au xiiie siècle, une victoire sur beaucoup d’oppressions résumées dans le terme « féodalité ». Car dans tout ce qui est progrès il y a un gain de justice et de vérité. La raison est plus juste que les autorités, la nature est plus juste que le chaos, l’État est plus juste que les seigneuries. Mais qu’arriva-t-il dès le Moyen Âge ? Voici qu’on sacralise l’État. Et au nom de la raison ! La hideuse raison d’État s’installe, ce que Kantorowicz nomme si joliment et si pertinemment « les mystères d’État ». On cherchait la raison et on a le mystère. J’allais dire saint Louis a sécrété sa morne moitié d’ombre, Philippe le Bel, mais saint Louis n’est pas toute lumière, ni Philippe le Bel toute noirceur. Car le roi qui a su habilement échapper à un système de sacralité où il n’était que l’image de Dieu, imago Dei, système dont il a d’ailleurs largement profité, attire à lui maintenant la sacralité nouvelle, celle de l’État. Il s’est engagé dans le chemin de l’absolutisme, il a changé la lumière créative de l’État en éblouissement stérile du Roi-Soleil, il dira : « L’État, c’est moi ».

Et la nature ? À peine a-t-on trouvé pour elle un point d’ancrage qui la légitime par rapport à Dieu qu’on la sacralise à son tour. C’est un Chartrain qui, dès le xiie siècle, ose écrire : « Natura, id est Deus », la nature, c’est-à-dire Dieu. Désormais plus de recours contre la nature. Celle qui devait nous délivrer de l’arbitraire nous impose sa loi d’airain. Voyez l’hymne à la Nature dans le Roman de la Rose de Jean de Meung. C’est un hymne à une déesse toute-puissante. On invente des crimes contre nature. C’est une accusation sans appel qui s’installe conjointement avec le crime de lèse-majesté.

Encore un exemple, capital pour notre histoire et celle de l’humanité, de cette génération conjointe de phénomènes contradictoires, Dr. Jekill et Mr. Hyde de l’histoire. Je l’ai dit à propos du purgatoire. Une nouvelle conception du péché, attentive à l’intention, bouleverse le psychisme et les comportements. La condamnation sans nuance de péchés jugés sur l’apparence de l’acte, la conception et la pratique des pénitentiels réduisant la pénitence à une amende définie par un tarif appliqué à des fautes considérées comme des objets, cèdent la place à l’examen de conscience, qui introduit une casuistique, ouvre dans la conscience un champ d’investigation qui s’efforce d’atteindre la profondeur et la complexité des motivations, qui fraie un chemin vers la psychologie proustienne et la psychanalyse. Traits de lumière projetés dans le cœur obscur de l’homme.

Et voilà que très vite cette quête de justice et de vérité se change en chasse aux sorcières de l’intime. Pour condamner, il faut faire reconnaître sa faute par l’accusé. La logique perverse du système, c’est que tout accusé se transforme insensiblement en coupable. C’est le système que nous connaissons encore. L’inculpation est perçue comme un jugement de culpabilité. Le juge est pris dans une logique de procureur. Le magistrat a reçu par la procédure accusatoire une part de sacralité dont il lui est bien difficile de s’abstraire. J’attends de l’Europe qu’elle soit mieux qu’un espace judiciaire inquiétant, l’occasion d’un véritable progrès dans les pratiques qui doivent nous rapprocher des deux biens sociaux suprêmes dont le Moyen Âge, s’appuyant sur les héritages antique et évangélique, nous a transmis l’impérieux devoir : la justice et la paix. Pour en revenir au xiiie siècle, nous y voyons l’aboutissement précoce de cette logique pervertie de la justice : la recherche de l’aveu à tout prix. Le résultat vous le connaissez : l’instauration systématique de la torture. La lumière a vite sécrété l’ombre. 1215 : le IVe concile de Latran instaure la confession auriculaire annuelle qui introduit dans la pratique la nouvelle conception plus humaine du péché. 1233 : la papauté crée l’Inquisition, institution tortionnaire par laquelle elle pervertit en outre les nouveaux ordres mendiants, dominicains et franciscains, nés de la volonté d’un aggiornamento de l’Église et du christianisme, du désir de faire pénétrer dans la nouvelle société les lumières mises à sa portée par la descente des valeurs du ciel sur la terre.

Le grand médiéviste américain récemment disparu Joseph Strayer avait cru déceler dans la Chrétienté du xiiie siècle un processus de laïcisation. J’y vois plutôt un transfert de sacralité. L’Europe a échappé, contrairement à d’autres sociétés et d’autres civilisations, à la théocratie. Je crois que c’est une des grandes raisons de ses principaux succès. Ce refus de la théocratie était en germe dans le christianisme évangélique. Le dualisme chrétien, Dieu et César, devait permettre à la société chrétienne de maintenir un équilibre dialectique entre les valeurs d’éternité et les valeurs soumises à l’histoire et aux initiatives des hommes. L’exégèse biblique chrétienne évitait l’assujettissement à la lettre du Livre. Cette exégèse fut une des lignes de force de l’activité intellectuelle de la Chrétienté médiévale.

Transferts de sacralité, donc, de Dieu vers la nature, de Dieu vers la raison, de Dieu vers l’État. Cet exemple de la perversion des progrès nous impose de la lucidité et du courage dans la construction de l’Europe aujourd’hui. Ne la sacralisons pas. Ne l’identifions pas avec des images et des réalités qui peuvent conduire à des dérapages mortels. N’en faisons pas une Europe de l’économie-Moloch, une Europe d’une bureaucratie céleste pour reprendre une belle expression qu’Étienne Balusz appliqua heureusement à la Chine, n’en faisons pas une Europe uniforme, fermée et narcissique. Rejetons les résistibles tentations d’oppositions qui ne sont pas fatales. Faire l’Europe, ce n’est pas renoncer aux nations. Désacraliser les nations et l’Europe ce n’est pas, au contraire, renoncer à l’amour, plus libre, plus fort en dehors de la tyrannie paralysante du sacré. Les parents savent que leur amour est tout entier dans l’amour pour chacun de leurs enfants. L’amour légitime pour la patrie nationale ne peut qu’être conforté, enrichi, par l’amour encore embryonnaire pour la patrie européenne. Cette patrie européenne ne sera elle-même qu’ouverte aux échanges avec les autres sociétés, les autres aires culturelles, les Amériques avec qui elle a une communauté d’histoire et de valeurs, l’Asie dont elle n’a bien souvent été que le débouché, la pointe – le mythe oriental dont s’est nourri le Moyen Âge en a été l’expression dans l’imaginaire, horizon onirique peuplé de merveilles et de monstres, de cadeaux et de menaces –, le Sud, ce Maghreb lié à elle par tant de liens pour le meilleur et pour le pire, cette Afrique malheureuse sur la bordure désertique de laquelle l’Occident médiéval s’arrêtait décontenancé, le contournant timidement par les caravanes occidentales en quête de l’or du Soudan (magnifiquement mis à sa place historique par Maurice Lombard), ou, à l’Est, au long des rêveries géographiques et paradisiaques remontant le cours mythique du Nil, Tiers Monde, enfin, dont l’enfoncement dans le malheur serait pour l’Europe un insoutenable cauchemar, un mortel remords. L’Europe ne sera elle-même que si elle continue à franchir, pacifiquement désormais et dans l’échange réciproque et la solidarité, ses frontières.

Je me suis attardé sur mon cher Moyen Âge, mais il me semble que je l’ai fait en ayant toujours à l’esprit l’Europe d’aujourd’hui. Je terminerai par un très bref commentaire du second texte de Marc Bloch annoncé dans mon exorde, un texte qui introduit directement du Moyen Âge à l’Europe.

Marc Bloch avait projeté un livre sur « L’économie européenne au Moyen Âge », rapprochement déjà significatif. Deux fragments rédigés de ce projet ont été publiés au lendemain de sa mort dans les Annales, sous le titre « Une mise au point : les invasions. Deux structures économiques ». J’en extrais ces lignes :

« L’économie européenne au Moyen Âge – au sens où cet adjectif emprunté à la vieille nomenclature géographique des “cinq parties du monde” peut servir à désigner une véritable réalité humaine –, c’est celle du bloc latin et germanique avec, sur ses bords, quelques îlots celtes et quelques confins slaves, peu à peu gagnés à la culture commune ; celle d’un territoire qui reconnaissait l’Atlantique et – à la différence du monde ancien – la Méditerranée pour frontières, qui, touchant aux rives méditerranéennes et demeuré tout entier sous l’influence des civilisations que celles-ci avaient vu naître, n’en débordait pas moins largement sur les plaines septentrionales dont il incorporait les peuples et s’annexa souvent les formes sociales particulières, pour lequel, enfin, la mer du Nord, jadis extrême limite de la Romania, tendait à prendre figure de mer intérieure. Ainsi entendue, ainsi bornée – et n’est-ce pas après tout dans l’histoire des valeurs civilisatrices de l’humanité la signification la plus exacte de ce grand nom ? –, l’Europe est une création du haut Moyen Âge5. »

Une construction politique et culturelle historique, c’est un espace saisi, modelé par l’histoire. C’est le produit d’une durée à l’intérieur d’un territoire, de frontières. La définition toujours valable de Marc Bloch recèle pourtant de redoutables questions auxquelles il nous faudra apporter des réponses nouvelles mais tenant compte de l’histoire. Questions qui sont en filigrane dans le texte ouvert de Marc Bloch.

Où finit l’Europe à l’est ? Sur cette question essentielle, Christophe (Krzysztof) Pomian a apporté de pertinents éclairages. Je m’en inspire sans me faire son interprète ni le suivre toujours.

Je crois, comme lui, qu’il y a au centre de l’Europe une frontière importante qui s’est révélée et consolidée au Moyen Âge, celle qui sépara l’Europe occidentale chrétienne, romaine et latine, de l’Europe orientale chrétienne, orthodoxe et grecque, sur laquelle s’établit en partie pour la renforcer au xxe siècle la frontière entre une Europe libérale et une Europe communiste dominée par l’Union soviétique. Une grande partie du drame de l’ex-Yougoslavie vient d’avoir été établie de part et d’autre de cette frontière encore aggravée par les conséquences de la lutte contre les Turcs. Ce serait une erreur que de croire que l’effondrement de l’Union soviétique a fait disparaître cette ligne de partage beaucoup plus ancienne. La construction d’une Europe unie doit tenir compte de ce clivage de longue durée. L’indépendance des anciennes républiques soviétiques d’Asie qui, à l’évidence, ne font pas partie de l’Europe doit faciliter ce que je crois souhaitable, le lent colmatage de ce fossé. Car au-delà de cette division il y a eu, au Moyen Âge, une Europe chrétienne aux deux visages, le latin et le grec, complétée aux Temps modernes par une culture commune, des Lumières au marxisme, et une participation commune au concert européen, qui me semble la réalité potentielle véritable de l’Europe. Mais cette Europe potentielle est à faire, avec beaucoup d’efforts, de volonté, de bonne volonté, de désir mutuel. Les frontières sont une création de l’histoire et ne sont pas éternelles, même les frontières maritimes, mais leurs tracés successifs révèlent des réalités profondes et en créent de nouvelles. La construction européenne aujourd’hui devra à la fois respecter les orientations et les réalisations du Moyen Âge et créer un nouvel espace humain européen. Telle est l’histoire, continue et discontinue, telle est l’Europe dont les Européens venus du Moyen Âge doivent utiliser l’héritage sans être paralysés par lui.

Du Moyen Âge à l’Europe d’aujourd’hui, je ressens la plénitude d’une longue mémoire qui me rend contemporain d’un triple peuple passé d’orants, de militants et de labourants dont les prières, les combats et les travaux résonnent et vivent encore ; je ressens l’exaltation de participer à l’effort collectif qui, dans le présent, transforme, doit transformer un héritage, l’Europe qui balbutie, en création, l’Europe qui s’affirme, et je ressens l’excitation de palpiter encore au bord de l’aventure toujours mystérieuse, malgré les lueurs qu’y projette l’histoire, d’un futur qu’il nous appartient de changer en avenir. Vous l’avez deviné – et j’espère que vous partagez ma passion – : j’aime l’histoire. Et je l’aime parce que j’aime les hommes, j’aime l’humanité, dans sa fragilité et sa persistance, dans sa constance et dans ses renouvellements, têtue et créatrice.

Notes
1. Médaille d’or du CNRS, décembre 1991.
2Le Monde, 5 juin 1992, p. 7 (M. Patrick Devedjian).
3. Le Nouvel Observateur, n° 1439, 4-10 juin 1992, p. 65 (Heidy Huber).
4Le Nouvel Observateur, n° 1440, 11-17 juin 1992, p. 146.
5Annales d’Histoire sociales, I, 1945, p. 46 ; reproduit dans Mélanges historiques, 1963, I, p. 123-124.
Pour citer cette conférence
Jacques Le Goff, « Du Moyen Âge à l’Europe d’aujourd’hui », , 1992, [en ligne],mis en ligne le 17 mai 2006. URL : http://cmb.ehess.fr/42. Consulté le 26 février 2017.
École des Hautes Études en Sciences Sociales