2011

Allocution du président

François Weil
 

Ouverture de la XXXIIIe Conférence Marc-Bloch

Pour la trente-troisième fois depuis 1979, les membres de l’École des hautes études en sciences sociales et tous leurs amis se rassemblent à l’occasion de la Conférence Marc-Bloch autour d’un savant, qui est aussi notre ami, Frederick Cooper, à qui je veux souhaiter la bienvenue en lui disant à quel point l’accueillir ce soir est un honneur et une joie.

Cette trente-troisième conférence en hommage à la haute figure de Marc Bloch est pour moi l’occasion d’annoncer la création d’un partenariat entre l’École et France-Culture, dont je veux saluer le directeur Olivier Poivre d’Arvor, présent ce soir parmi nous. Pour une institution comme la nôtre, ce lien avec France-Culture, qui accueille depuis longtemps sur ses ondes des chercheurs de l’École et de ses centres, traduit notre volonté collective d’allier à la passion de la recherche fondamentale le souci de la communiquer le plus largement possible. C’est le signe que l’École sait combiner la fidélité toujours d’actualité au projet intellectuel de ses fondateurs et la capacité à se transformer, sans laquelle une institution comme la nôtre courrait très vite le risque de perdre sa pertinence. Désormais installée pour plusieurs années dans ses nouveaux locaux du XIIIe arrondissement, membre actif de la Fondation Campus Condorcet et du pôle de recherche et d’enseignement HESAM (Hautes Études-Sorbonne-Arts et Métiers), pourvue d’un fonds de dotation destiné à renforcer sa capacité à aider ses étudiants et bientôt soutenue par le réseau international de ses milliers d’anciens étudiants et amis à travers le monde, l’École a tous les atouts pour sortir renforcée des immenses changements qui affectent le paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche dans notre pays et en Europe. Et, en un temps où des calculs à courte vue conduisent parfois ici ou là à remplacer la circulation des idées et la coopération des esprits par le repli dans des tours d’ivoire ou sur des montagnes sacrées, de le faire en continuant pour sa part à allier la quête des progrès de la connaissance et la préservation des valeurs morales qui leur sont liées, en fidélité à l’œuvre et à l’action de Marc Bloch.

Je sais, cher Frederick Cooper, que ce point de vue est le vôtre. Votre œuvre tout entière s’est efforcée, d’abord à partir de son terrain africain, de nouer les fils de questionnements sur la colonisation et la décolonisation, les nations et les empires, le travail et la citoyenneté, qui renouvellent les savoirs tout en éclairant certains débats dans la cité. Vous êtes un historien en conversation suivie avec les sciences sociales, une dimension qui contribue largement au commerce intellectuel qui s’est établi depuis plus de vingt ans entre vous et les membres de l’École, à Ann Arbor et à New York et aussi à Paris, où vous êtes souvent et que vous aimez. Je pense ici au volume qui rassemble certains de vos essais, Le colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, publié en français l’an dernier et qui contient notamment les critiques aiguisées que vous avez offertes des concepts de globalisation, d’identité et de modernité. Je songe aux travaux dans lesquels vous avez exploré les avatars des relations du travail à Zanzibar, Pemba, et Mombasa, et où vous avez montré comment, entre le milieu du xixe et le milieu du xxe siècle, les relations du travail évoluèrent sur ces côtes d’Afrique de l’Est à mesure que, dans les plantations de girofliers, un système colonial se substituait au système servile. Ou à votre analyse magistrale et féconde, encore par le prisme des relations du travail, des processus de décolonisation dans l’Afrique occidentale française et l’Afrique britannique. J’ai enfin à l’esprit non seulement votre récente histoire de l’Afrique depuis 1940, qui est le meilleur outil pour aborder le présent et réfléchir au futur du continent,  mais également l’ambitieux essai, écrit avec Jane Burbank, grande spécialiste de l’empire soviétique que je salue chaleureusement, Les empires et l’histoire mondiale. Le pouvoir et la politique de la différence, dont la traduction française, très attendue, sort dans quelques mois.

Vos recherches en cours sur les questions de citoyenneté française, impériale, franco-africaine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale portent aussi la marque de l’historien et du citoyen que vous êtes, ancrées qu’elles sont dans votre souci permanent de refuser déterminismes et anachronismes tout en intervenant aussi et à votre manière, savante et stimulante, et parfois provocatrice, dans des débats actuels qui ne sont pas que scientifiques. Nous allons écouter avec passion ce que vous allez nous en dire, cher Frederick Cooper, et nous vous remercions tous d’être présent ce soir parmi nous.

École des Hautes Études en Sciences Sociales