2010

Allocution du président

François Weil
 

Ouverture de la XXXIIe Conférence Marc-Bloch

Il est, cher Carlo Ginzburg, une image que vous affectionnez. Vous comparez volontiers la recherche à une partie d’échecs, peut-être parce que, dans le travail intellectuel comme dans le noble jeu, chaque coup conditionne les suivants, et peut-être aussi parce que, dans l’un comme dans l’autre, il est nécessaire de compliquer la situation, de calculer les variantes et de peser les vertus ou les inconvénients des opérations ou des choix que l’on décide.

Je ne sais si vous pratiquez vraiment le jeu, mais si la recherche est une partie d’échecs, alors c’est un grand maître international que je suis heureux d’accueillir au nom de l’École des hautes études en sciences sociales et de tous ses amis rassemblés ici ce soir pour la XXXIIe Conférence Marc-Bloch.

Au vrai, vous n’aviez nul besoin d’être invité à l’École pour y être chez vous. Vous avez choisi de faire votre vie intellectuelle à Rome et à Bologne avant-hier, à Los Angeles hier, à Pise aujourd’hui, mais nous avons, dans cette maison où vous avez enseigné et où vous comptez tant de lecteurs attentifs, le sentiment d’entretenir avec vous un commerce de longue date. Je vous remercie d’avoir bien voulu en convenir en acceptant pour ce qu’elle était la proposition que je vous ai adressée à l’automne dernier : le signe de notre admiration et de notre amitié.

Quand bien même les usages veulent que je vous présente, je ne me donnerai pas le ridicule de chercher à résumer, trop brièvement ou trop longuement, une œuvre que beaucoup connaissent ici, une œuvre, aussi, qui refuse explicitement toute forme d’assignation à résidence sur une case quelconque du grand échiquier de la recherche. Je me contenterai de relever d’abord la dette que vous avez plusieurs fois proclamée à l’égard de Marc Bloch, dont vous avez traduit en italien les Caractères originaux de l’histoire rurale française et préfacé l’édition italienne des Rois thaumaturges, un livre dont on sait l’importance qu’il revêt dans vos propres travaux. Nul doute que si un historien du futur applique à votre œuvre, comme vous y avez invité, la méthode avec laquelle vous avez scruté la pensée d’un obscur meunier frioulan du xvie siècle, il trouvera maintes traces de l’historien et du citoyen qui a donné son nom à l’occasion qui nous réunit aujourd’hui. Lectures de Menocchio, lectures de Ginzburg…

Vos livres et vos essais constituent autant d’indices de votre refus de l’enfermement disciplinaire. Des Batailles nocturnes au Sabbat des sorcières, du Fromage et les vers à Nulle île n’est une île, votre œuvre dialogue en permanence avec l’anthropologie, la psychologie, la linguistique, la philosophie, l’histoire de l’art et la littérature. Vous êtes historien, et vous êtes écrivain. En proposant, dans un article célèbre, de prêter une attention particulière à l’écart, à la marge et au résidu, vous avez défini un paradigme indiciel qui a fait date, et influencé de nombreux chercheurs au cours des trois dernières décennies. La tension essentielle entre inventivité et érudition qui parcourt vos écrits nous invite à penser d’audacieux rapprochements morphologiques entre le Frioul et la Livonie, par exemple, ou encore à regarder autrement les tableaux de Piero della Francesca. En vous lisant, on songe irrésistiblement à ce collectionneur, critique d’art et sénateur italien du xixe siècle, ce Giovanni Morelli dont vous avez souligné l’importance pour le paradigme indiciel que vous proposez, et qui, tel le héros fameux de son contemporain Conan Doyle, savait subtilement repérer les indices, la forme des ongles ou celle des lobes d’oreille dans les tableaux des maîtres pour distinguer le vrai du faux, pour faire parler ce qui ne se donne pas à voir du premier coup. Votre œuvre est également tout entière tendue entre le souci de la preuve et la critique permanente de cette preuve, une démarche qui vous a conduit des procès de sorcellerie dans l’Europe moderne à ceux des années de plomb dans l’Italie de la fin du xxe siècle.

« Au jeu d’échecs de la recherche intellectuelle », écrivez-vous, « les tours majestueuses des disciplines avancent implacablement en ligne droite ; le genre de l’essai se déplace plutôt comme le cavalier, de manière imprévisible, sautant d’une discipline à l’autre, d’un ensemble de textes à l’autre. » Il me semble, à dire vrai, que cette image néglige peut-être les pions, et certainement les fous, dont la capacité à s’emparer des diagonales fait songer aux déplacements soudains, aux aperçus vertigineux et aux renversements de perspectives auxquels nous invitent tant de vos travaux. Mais c’est bien le cavalier que nous allons maintenant écouter avec amitié et admiration. Soyez, cher Carlo Ginzburg, le très bienvenu.

École des Hautes Études en Sciences Sociales