2009

Allocution du président

François Weil
 

Ouverture de la XXXIe Conférence Marc-Bloch

Voilà trente ans exactement que l’École des hautes études en sciences sociales convie une grande figure étrangère ou française à donner la Conférence Marc-Bloch. Au fil de ces trois décennies, cette occasion de rassembler les membres de l’École et tous leurs amis à la fin du printemps est devenue un moment important de notre vie scientifique et institutionnelle. C’est pour nous la manière privilégiée d’honorer un collègue et un savant, de saluer ses contributions au progrès de la connaissance, et de rappeler, en fidélité à la vie et à l’œuvre de Marc Bloch, les valeurs morales qui se confondent avec les exigences intellectuelles des sciences humaines et sociales.

Il était donc tout naturel, cher Claude Lefort, que pour cette 31e Conférence Marc-Bloch le choix de Danièle Hervieu-Léger, qui m’a précédé à la présidence de l’École, se fût porté sur vous. Ce choix d’évidence, je ne me donnerai pas le ridicule de le gloser en rappelant les très nombreux titres que vous avez à assumer ce soir cette charge. Je dirai simplement la fierté que nous éprouvons tous de ce que vous ayez voulu naguère, quelques années après avoir publié votre maître livre sur Machiavel, rejoindre l’École, le Centre d’études transdisciplinaires puis le Centre de recherches politiques Raymond-Aron. Vous nous y avez donné nombre de vos principaux écrits, où vous nous aidez à penser les bouleversements du vingtième siècle, de L’invention démocratique aux Formes de l’histoire, de vos Essais sur le politique à ceux sur Le temps présent, pour n’en retenir que quelques-uns.

« Fragilité et fécondité des démocraties. » Le sujet que vous avez choisi d’évoquer retient notre attention de chercheurs et de citoyens. Il parcourt votre œuvre, dont il constitue assurément l’un des principaux apports et l’un des ressorts les plus féconds. Avec la belle audace et la constance qui ont toujours accompagné chez vous l’exigence de pensée, quitte à bousculer allègrement l’ordre intellectuel établi, vous avez entrepris, en philosophe du politique, de penser tout ensemble les rapports et les tensions entre totalitarisme et démocratie dans nos sociétés contemporaines. Tous deux ont partie liée. Le totalitarisme n’est pas une aberration, une résurgence des despotismes du passé mais bien l’ombre même de la démocratie. Dans des pages célèbres, vous analysez le projet totalitaire d’une incorporation holiste du social, sans possibilité aucune de division, de différence, de dissension. « Il s’opère », écrivez-vous, « une condensation entre la sphère du pouvoir, la sphère de la loi et la sphère du savoir. » Dans ce dispositif condensé, société et État se confondent, il n’est pas de transcendance possible, l’ordre en place s’affirme dans sa plénitude, sa totalité, son unicité. Ce faisant, il détruit les fondements mêmes du vivre ensemble, qui présupposent différenciation et ouverture.

À ces réflexions répondent en miroir celles que vous consacrez à la démocratie, que vous nous invitez à entendre non comme un seul système d’institutions mais comme une forme de société là encore, caractérisée elle par le refus de l’incorporation, les divisions, l’hétérogénéité et l’indétermination. La démocratie, selon votre formule désormais classique, est un « lieu vide », fondamentalement précaire et révocable, instable et transitoire, inachevé, par vocation et par nature ouvert aux interrogations, aux contestations et à la pluralité.

Comme chercheurs et comme citoyens, nous mesurons les enjeux et les conséquences de telles propositions. Qu’il y ait consonance entre cette conception de la société démocratique et la manière dont nous jugeons indispensables la fonction d’alerte critique et la pratique constamment et nécessairement renouvelée des sciences humaines et sociales, offre première matière à réflexion. Que les évolutions et les tensions que connaissent aujourd’hui les sociétés démocratiques, y compris la nôtre, invitent à pénétrer dans l’atelier du philosophe et à penser à nouveaux frais le chantier démocratique, nous en comprenons la pertinence et la nécessité. Qui dit incertitude dit risque, un risque à la fois fécond et menaçant. En pensant, comme vous le faites, la démocratie comme un régime à haut risque, vous nous rappelez aussi que la démocratie ne peut vivre que des contestations et des critiques qu’elle suscite.

Aujourd’hui, nous savons bien que nous avons plus que jamais besoin de vos réflexions sur ces sujets décisifs pour le présent et le futur de nos sociétés. Permettez-moi, cher Claude Lefort, de vous remercier de votre présence, de vous dire notre amitié et notre joie à tous de vous accueillir ce soir, et de vous laisser enfin la parole.

École des Hautes Études en Sciences Sociales