2008

Allocution de la présidente

Danièle Hervieu-Léger
 

Ouverture de la XXXe Conférence Marc-Bloch

Cher Saul Friedländer, la Conférence Marc-Bloch, qui réunit chaque année l’École des hautes études en sciences sociales et beaucoup de ses amis qui remplissent ce soir cet amphithéâtre, connaît aujourd’hui sa trentième édition.

Que cette trentième Conférence se tienne autour de vous nous fait honneur : je suis, pour ma part, particulièrement heureuse et émue de vous y accueillir, au nom de notre institution, et au nom de chacun des membres de cette assemblée.

Permettez-moi, avant que je me livre à l’exercice – toujours un peu étonnant – de présenter un invité qu’en général tout le monde connaît parfaitement, de lire, en manière d’ouverture à votre conférence, un extrait de l’émouvant Testament que Marc Bloch écrivit en mars 1941.

Après avoir demandé qu’aucune prière ne soit dite sur sa tombe, aucune prière, afin (je cite) qu’« aucun appel ne fût fait, en son nom, aux effusions d’une orthodoxie dont il ne reconnaissait pas le credo », Marc Bloch écrit :

Il me serait odieux que, dans cet acte de probité, personne pût rien voir qui ressemblât à un lâche reniement. J’affirme donc, s’il le faut, face à la mort, que je suis né Juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre, ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?

En 1982, quarante ans ou presque après la Seconde Guerre mondiale, un colloque intitulé L’Allemagne nazie et le génocide juif s’est tenu à l’École des hautes études en sciences sociales, sous la double présidence de Raymond Aron et de François Furet. L’entreprise avait été suscitée – comme le souligne François Furet dans sa préface au volume publié des actes – par le sentiment de l’urgence – face à la manifestation minoritaire certes, mais très inquiétante, de tendances à nier ou à banaliser l’événement – de réunir enfin dans un livre le savoir des spécialistes qui avaient consacré l’essentiel de leur activité à la recherche historique sur le génocide des Juifs par les nazis.

Vous êtes, dans ce volume, le premier des contributeurs. Voici ce que vous écriviez alors, en conclusion de votre réflexion historique et historiographique sur les mécanismes qui conduisirent l’antisémitisme nazi de l’exclusion à l’extermination :

La paralysie de l’historien provient de la simultanéité et de l’interaction de phénomènes hétérogènes : fanatisme messianique et structures bureaucratiques, impulsions pathologiques et décrets administratifs, attitudes archaïques et société industrielle avancée.

Cette sidération devant le nazisme, et plus encore devant la solution finale qui en est le paroxysme, la part affreusement exemplaire que François Furet désignait comme une énigme pour la raison historique, vous avez consacré votre vie professionnelle à la dépasser.

Cela nous vaut aujourd’hui d’avoir devant nous les deux volumes qui viennent non conclure, mais couronner votre œuvre : cette grande synthèse sur l’Allemagne nazie publiée à dix ans d’intervalle : Les années de persécution, en 1997, Les années d’extermination en 2007. Ce dernier volume, qui s’est vu accorder le prix Pulitzer que vous venez de recevoir à New York, est paru en français au début de l’année.

1997-2007 : 10 ans, mais en vérité beaucoup plus que cela. Dès votre premier ouvrage, Pie XII et le Troisième Reich, paru en 1964, aux éditions du Seuil déjà, un an après le succès considérable de la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, vous interrogiez l’histoire et ses silences.

En 1971, paraît votre première synthèse sur l’antisémitisme nazi, dont le sous-titre « Histoire d’une psychose collective » marque une inflexion dans vos travaux en direction de la psychanalyse, annonçant deux livres, Histoire et psychanalyse en 1976, et Reflets du nazisme en 1982, où vous interrogez la fascination douteuse des années 1970 finissantes devant le kitsch nazi.

Entre les deux, en 1978, il y a votre Quand vient le souvenir, écrit non bien sûr en forme de Mémoires (vous l’avez écrit à l’âge d’homme, à 45 ans), mais un livre qui tient une place toute particulière dans votre œuvre. Un livre qui fait écho à votre parcours d’enfant pragois installé en France avec sa famille en 1939 après l’invasion de la Tchécoslovaquie, élevé pendant l’Occupation et après l’arrestation et la déportation de ses parents, dans une école catholique, choisissant, en 1948, l’émigration vers le nouvel État d’Israël.

En 1955, vous venez poursuivre vos études de sciences politiques commencées à l’École de droit et d’économie de Tel Aviv, à l’Institut d’études politiques de Paris. Vous soutenez votre thèse de doctorat en 1963. S’ouvre alors pour vous une carrière académique entre trois mondes, l’Europe (à l’Institut des hautes études internationales de Genève), Israël, où vous enseignez l’histoire de l’Europe, et les États-Unis : vous êtes depuis 1987, professeur à l’Université de Californie à Los Angeles.

Votre œuvre écrite, qui est considérable, ne dit à l’évidence qu’une partie de ce qu’elle a requis de travail, de plongée dans ce qu’il y a de plus noir dans l’âme et l’action de l’homme, de souffrance aussi sans doute, de présence des absents. Cela, vous seul et vos proches le savez. Mais nous sentons, à vous lire, vous qui avez dédié votre Histoire et psychanalyse à deux de vos étudiants tombés pendant la guerre du Kippour, tout le poids qui s’attache à l’entrecroisement de la dimension personnelle, politique et scientifique de votre parcours.

Parmi les grands projets mis en œuvre par vous dans les années 1990, et qui marquent votre trajectoire scientifique, il y a l’encyclopédie que vous avez dirigée avec Élie Barnavi, Les juifs et le vingtième siècle, ou encore cette réflexion sur la narrativité, issue d’un colloque tenu en 1990 dans votre université : Probing the limits of representation. Nazism and the final solution.

S’y dit toute la complexité de l’écriture de l’histoire, de cette histoire.

Une histoire qui n’est pas celle des seuls Allemands, ni bien sûr celle des seuls juifs.

Une histoire qui est l’histoire de l’Europe, du monde en guerre contre le projet hitlérien d’éliminer les juifs, de les anéantir, d’en faire – au sens strict – « rien ».

Mais histoire du monde aussi qui laissa pourtant fonctionner la machine de mort jusqu’aux derniers jours.

Une histoire, donc, qui est celle même de l’humanité.

Merci d’être avec nous ce soir pour nous aider à la comprendre.

École des Hautes Études en Sciences Sociales