2007

Allocution de la présidente

Danièle Hervieu-Léger
 

Ouverture de la XXIXe Conférence Marc-Bloch

Je suis très heureuse de vous accueillir, au nom de l’École des hautes études en sciences sociales, pour cette XXIXe Conférence Marc-Bloch. Je me réjouis de le faire, après deux ans d’absence, dans ce grand amphithéâtre de la Sorbonne, magnifiquement restauré. Pendant les deux ans qu’ont duré les travaux, nous avons bénéficié de l’hospitalité généreuse de la Mairie de Paris qui nous a reçus dans les grands salons de l’Hôtel de Ville. Mais nous ne boudons pas le plaisir de renouer avec notre tradition. Avec le sentiment aussi qu’en ce moment où le devenir des universités est à l’ordre du jour sur la scène politique nationale, il ne nous est pas complètement indifférent de tenir cette manifestation, à laquelle nous sommes très attachés, dans ce lieu symbolique par excellence de l’Université à Paris.

Notre soirée, pourtant, ne s’écrira pas en entier sous le signe de la tradition. Cette XXIXe Conférence Marc-Bloch nous éloigne en effet de nos habitudes en ce que, pour la première fois, nous accueillons, non pas un spécialiste des sciences sociales, mais un médecin et un biologiste, connu internationalement pour ses travaux pionniers sur l’apoptose, c’est-à-dire sur la mort programmée des cellules, ou encore – vous nous direz sans doute, cher Jean-Claude Ameisen, quelle formule est la plus adéquate – sur le suicide cellulaire. Quoi qu’il en soit, la racine grecque du terme technique – qui évoque la chute des feuilles en automne – nous dit qu’il sera question ce soir de la mort et de la vie.

Le choix de compter au nombre des conférenciers Marc-Bloch un spécialiste des sciences du vivant est évidemment une manière de signifier la volonté de l’École de donner une place centrale, dans son projet intellectuel même, à l’interface entre les sciences sociales et les autres sciences.

Notre conviction est en effet que les interlocutions qui se nouent dans cette rencontre sont un puissant moteur de renouvellement de nos propres objets d’étude. Vous nous direz peut-être, cher Jean-Claude, si les biologistes peuvent escompter d’un tel échange un bénéfice symétrique. Mais une chose est déjà certaine, c’est que l’art qui vous est propre de faire partager les enjeux de vos propres travaux à un public qui n’est pas nécessairement au fait des avancées de la biologie intégrative (un art dont le succès de votre livre La sculpture du vivant donne la mesure) vous désignait tout particulièrement pour tenter l’exercice avec nous ce soir.

Permettez-moi de rappeler, devant cette assemblée, votre parcours. Ancien interne en médecine au Centre hospitalier universitaire de Lille, vous êtes post-doctorant, puis chercheur associé à l’École de médecine de l’Université de Yale, avant de commencer votre carrière française de professeur praticien hospitalier en immunologie, à l’université de Lille, puis à la faculté de médecine Xavier Bichat de l’Université Paris 7, où vous enseignez actuellement. Responsable du programme sida d’une Unité de recherche INSERM à l’Université de Lille dès 1987, responsable ensuite d’une unité INSERM « Pathogenèse du sida et des infections à tropisme immunitaire et nerveux » à l’Institut Pasteur de Lille, vous avez dirigé successivement, depuis 1997, plusieurs laboratoires de l’INSERM et de l’Université Paris 7, et, depuis 2005, vous êtes responsable de l’équipe de recherche « Mort cellulaire programmée, pathogenèse du sida, et interactions hôtes/agents infectieux » dans l’unité 552 de l’INSERM, toujours à l’Université Paris 7 et au Centre hospitalier universitaire Bichat-Claude Bernard. Les nombreux prix et distinctions que vous ont valus vos travaux disent assez la reconnaissance qui vous est acquise parmi vos pairs, en France et à l’étranger.

Je n’énumérerai pas la longue liste des Commissions scientifiques que vous présidez ou au sein desquelles vous œuvrez, comme conseil ou expert. Leur nombre, autant que celui de vos participations à des entreprises d’intérêt collectif dans le domaine de la diffusion des connaissances scientifiques, témoigne de la générosité de votre engagement dans les tâches institutionnelles de conduite de la recherche, ainsi que de votre implication sur le front de la communication sociale de la science. Vous êtes enfin un animateur très actif des débats éthiques qui se nouent autour des avancées des sciences du vivant. Ceux d’entre nous qui vous connaissent à travers certaines de vos prises de position publiques dans ces débats, auxquelles la presse a fait récemment écho, savent aussi que vous êtes membre du Comité consultatif national d’éthique, membre du Conseil d’orientation de l’Agence de biomédecine, et président du Comité d’éthique en recherche médicale et en santé de l’INSERM, Institut national de la santé et de la recherche médicale.

Le domaine des questions éthiques est en général celui qui nourrit le dialogue le plus immédiat – sinon toujours le plus facile – entre les sciences du vivant et les sciences sociales. Les questionnements éthiques ne seront sans doute pas absents ce soir, mais c’est de biologie d’abord que nous avons envie de vous entendre parler, et précisément des nouvelles perspectives scientifiques ouvertes par la découverte du pouvoir qu’a chacune de nos cellules, tout au long de son existence, de s’autodétruire en quelques heures.

Ce pouvoir fantastique est la clé de la vie, puisqu’elle rend possible – à travers les signaux, les communications et les interactions que ces cellules sont capables d’établir avec les cellules de leur entourage – la formation même de l’organisme vivant. En sens inverse, le dérèglement de cette aptitude au suicide cellulaire est au principe de maladies des plus graves. Ainsi pensée, la disparition des cellules n’est pas dépérissement ou dégénérescence : elle est processus de création, comme la mer crée les continents : en s’en retirant. Ou, pour reprendre la métaphore qui est la vôtre : elle suscite du nouveau à la manière dont l’œuvre du sculpteur émerge de ce qu’il retire.

Cette approche du suicide cellulaire bouleverse les vues spontanées de la mort et du vieillissement qui s’inscrivent dans le langage commun, et il est fascinant, pour des chercheurs en sciences humaines et sociales, de découvrir comment le travail sur le langage constitue aussi, pour vous biologiste, un facteur décisif d’activation de l’imagination scientifique. Nous nous trouvons là en un point où l’échange entre les sciences sociales et les sciences du vivant est susceptible d’échapper au jeu de la fascination/répulsion sous le régime duquel les relations entre ces continents scientifiques séparés s’écrivent trop souvent. C’est dans cet échange que les spécialistes de l’un et l’autre de ces mondes sont capables de produire, dans le plein respect de leurs épistémologies respectives, des objets nouveaux et transversaux. Cet exercice s’appelle, au vrai sens du terme, l’interdisciplinarité. Je vous remercie très chaleureusement d’avoir accepté de vous y livrer avec nous ce soir, et je vous laisse la parole.

École des Hautes Études en Sciences Sociales