2006

Allocution de la présidente

Danièle Hervieu-Léger
 

Ouverture de la XXVIIIe Conférence Marc-Bloch

C’est un grand plaisir de vous souhaiter la bienvenue ce soir, et de vous dire, au nom de l’École des hautes études en sciences sociales, combien nous sommes heureux de vous accueillir pour cette XXVIIIe Conférence Marc-Bloch. Celle-ci bénéficie, comme l’an passé, de la généreuse hospitalité de la Mairie de Paris, en un moment – plus durable que prévu – où le grand amphithéâtre de la Sorbonne, toujours en travaux, nous est indisponible. Il m’appartient, en notre nom à tous, de dire notre reconnaissance à Danielle Auffray, adjoint au maire chargée des Nouvelles technologies et de la recherche, qui représente ce soir parmi nous Bertrand Delanoë, Maire de Paris. Recevez, chère Danielle, nos vifs remerciements et l’assurance que nous sommes tous heureux de nous trouver à nouveau dans ce lieu magnifique.

Cette XXVIIIe Conférence Marc-Bloch présente cette année une double particularité.

Elle sera d’abord – mais ceci a sans doute cessé de nous émerveiller autant qu’il le faudrait, en ces temps d’accélération des modes de la communication numérique – accessible dans les jours qui viennent, avec les vingt-sept conférences qui l’ont précédée, sur le site de l’École des hautes études en sciences sociales.

Elle est ensuite doublée en direct, pour la première fois, en langue des signes. Nous aurions souhaité que ce doublage puisse être offert directement à l’écran, afin que les personnes sourdes présentes ce soir puissent accéder à la conférence sans être tenues de se regrouper autour des interprètes qui vont assurer la traduction, et que je salue ici. Ceci, pour des raisons techniques, n’a pas été possible. Mais nous souhaitons que cette « première », qui prolonge très normalement la mise en place cette année, à Paris et à Toulouse, des enseignements de l’École des hautes études en sciences sociales en langue des signes, puisse manifester, de façon un peu solennelle, l’engagement de l’École en faveur de la circulation et du partage de la culture savante.

Et ce partage importe au plus haut point, nous le savons, au conférencier que nous recevons ce soir. C’est un bonheur tout particulier, cher Marc, que de vous accueillir dans cette circonstance, rituelle et amicale à la fois. Mais je mesure, en même temps, la difficulté de l’exercice auquel je suis supposée me livrer, ès qualité ! Car enfin, il serait bien étrange que j’entreprenne aujourd’hui de vous présenter, dans les formes ordinaires, à cette communauté assemblée qui vous connaît et que vous connaissez mieux que personne, et dont vous savez quel attachement elle vous porte. Après les grandes présidences de Jacques Le Goff et François Furet qui ont engagé et assuré la mue institutionnelle de l’École (de la VIe section de l’École pratique à l’École des hautes études en sciences sociales) et qui ont construit son projet d’excellence intellectuelle, c’est à vous – qui aviez déjà beaucoup travaillé auprès d’eux – qu’il est revenu d’affirmer, avec un éclat tout particulier, sa vocation interdisciplinaire, en même temps que son ambition internationale.

De ce travail de tissage des liens de notre maison avec un environnement élargi, nous vous sommes tous redevables aujourd’hui. Car cette construction ouverte de l’École à laquelle vous avez œuvré avec tant d’énergie est le socle sur lequel nous pouvons bâtir de nouveaux projets. Comme celui, par exemple, de cette reconfiguration de nos implantations à Paris et en Île-de-France, dont nous attendons qu’elle nous permette de jouer toute notre partie sur une scène internationale de la recherche et de l’enseignement supérieur devenue intensément concurrente.

Le soutien que vous nous apportez, cher Marc, dans cette nouvelle aventure n’est pas seulement celui d’une inspiration. Permettez-moi de dire publiquement ici la reconnaissance que je vous ai, pour votre présence constante, pour votre appui discret et actif à la fois, à mes côtés et auprès de toute l’École, dès les premiers moments de ces jours chaotiques de l’occupation de notre site du 105, en mars dernier… Ce ne sont pas là, croyez-le, des expériences qu’on oublie.

Mais il y a, je voudrais y insister ce soir, un lien très fort entre ce souci de l’ouverture qui fut le vôtre quand vous présidiez aux destinées de l’École, cette disponibilité active aux échanges et aux relations qui en font la matière vivante, et votre œuvre scientifique elle-même. Il y a une cohérence profonde entre l’idée de l’École que vous avez cherchée à promouvoir, et l’anthropologie que vous faites. Permettez-moi, en ce point, d’évoquer en deux mots le parcours qui vous a conduit, de l’École normale et de l’agrégation de lettres classiques à l’enseignement en lycée, puis à l’ethnologie africaniste, sous l’influence de Georges Balandier, qui fut le directeur de votre thèse d’État. Accueilli comme jeune chercheur à l’ORSTOM (devenu depuis l’IRD), vous effectuez deux terrains prolongés en Afrique de l’Ouest, en Côte d’Ivoire puis au Togo, entre 1965 et 1971. En 1970, vous entrez à l’École où vous contribuez, avec une série d’ouvrages importants – ainsi : Pouvoirs de vie, pouvoirs de mort (1977), Symbole, fonction, histoire (1979), et le grand Génie du paganisme (1982) – à la vitalité des études africanistes. Dès les années soixante, dans l’atmosphère d’effervescence idéologique, de bouillonnement des créativités sociales que connaissaient les pays d’Afrique nouvellement indépendants, vous avez suivi le sillage tracé par Georges Balandier, pour sortir les sociétés africaines des ordres symboliques immuables dans lesquels elles avaient été fixées par les canons académiques d’une anthropologie africaniste liée à l’ordre colonial. Sur plusieurs terrains du Golfe de Guinée, vos études sur les structures de parenté et les modes de production ont remis en cause la conception de sociétés segmentaires présentées comme égalitaires et consensuelles, animées par le « silencieux gouvernement de la structure ». Les effets les plus ambigus, les plus complexes des implantations de la modernité en Afrique, vous les avez observés au contact des prophètes et guérisseurs, en dépeignant les artifices employés par eux pour agir sur le réel, les déguisements et les mises en scènes rituelles, les emprunts et réemplois culturels multiformes par lesquels ils parviennent à créer, presque en artistes, des relations symboliques inédites.

Au milieu des années quatre-vingt, vous choisissez, sans renoncer à l’africanisme, de porter votre regard sur de nouveaux terrains, en Amérique latine mais aussi dans l’environnement urbain qui vous est, qui nous est le plus proche et le plus familier. Ceci nous vaut d’autres livres : La traversée du Luxembourg (1985), Un ethnologue dans le métro (1986), Non-Lieux (1992) et bien d’autres, dont le Pour une anthropologie des mondes contemporains, paru en 1994, est le manifeste théorique. Mais le voyage ne s’interrompt pas, il se transforme aussi, puisqu’en 2005, c’est un roman, La mère d’Arthur, étrange histoire de l’évanouissement d’un héros, disparu sans prévenir personne, que vous nous livrez.

S’agit-il là d’une série de ruptures, ou de changements de cap ? Non, c’est là plutôt, à travers les infléchissements subtils des approches et des modes d’écriture, une multiplication des anthropologies. Une multiplication qui n’est pas celle de la disjonction entre une discipline de terrain et ses différents décrochages réflexifs, critiques ou hypercritiques, mais celle d’une démultiplication délibérée des terrains. Une multiplication qui n’induit pas la révocation d’une méthode unitaire, mais qui justifie au contraire sa convocation provocante : le non-lieu aussi est un lieu, mais un lieu dont l’altérité ne peut être révélée que par le déplacement d’un regard.

Et ce déplacement opère, justement, jusque dans le dépaysement des gestes d’écriture. En vous Marc, s’accomplit en effet cette chose étrange : en ce lieu dépaysé, l’anthropologue écrit, l’écrivant se fait écrivain et nous voici par ce passage non point portés ailleurs, mais dans le vif de ce que nous sommes et de ce que sont nos métiers. L’auteur – le sujet de l’écriture – nous renvoie à une écriture du sujet. Vous nous dépaysez, et ce regard de Paysan de Paris sur nos passages et nos panoramas ordinaires déplace nos objets aussi sûrement, aussi activement que les décentrements et les dépassements critiques à l’aide desquels nous tentons, tout en les faisant, de reconstruire les sciences sociales. À quels passages l’Africain de Paris nous invitera-t-il donc aujourd’hui ?

École des Hautes Études en Sciences Sociales