2005

Allocution de la présidente

Danièle Hervieu-Léger
 

Ouverture de la XXVIIe Conférence Marc-Bloch

Je suis heureuse de vous souhaiter la bienvenue, et de vous dire, au nom de l’École des hautes études en sciences sociales, le plaisir que nous avons de vous accueillir pour cette XXVIIe Conférence Marc-Bloch.

L’événement bouleverse, cette année, nos habitudes : nous nous réunissons d’ordinaire dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, que des travaux de rénovation ont rendu pour l’heure indisponible. C’est l’Hôtel de Ville de Paris qui nous offre donc aujourd’hui une hospitalité généreuse. Je voudrais dire, avant toute chose, à madame Pourtaud, maire adjoint en charge des universités, la gratitude que nous lui avons d’être accueillis dans ce lieu prestigieux, et les remerciements que nous adressons à Bertrand Delanoë, maire de Paris, qu’elle représente parmi nous ce soir.

Nous retrouver dans ce lieu où se donne à voir, de façon privilégiée, l’unité de la République et de la nation, fait particulièrement sens, quand il s’agit d’accueillir un des spécialistes les plus reconnus de l’histoire de la Guerre de 14, membre du comité directeur de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, notre collègue et ami John Horne, qui nous fait l’honneur et l’amitié de s’adresser à nous ce soir.

Il me revient, cher John, de vous présenter à tous ceux qui se sont réunis pour vous entendre, mais surtout de vous dire, en leur nom et au mien, nos remerciements pour avoir accepté si spontanément notre invitation.

Vous nous venez d’Irlande, où vous êtes professeur d’histoire européenne contemporaine à Trinity College, à Dublin. Mais vous avez été élevé en Australie et en Grande-Bretagne. Après vos études à l’université d’Oxford et votre doctorat en histoire contemporaine à l’université de Sussex, vous avez obtenu votre premier poste à Trinity College en 1977, où vous êtes resté jusqu’à ce jour. Premier directeur du Centre d’études européennes de 1992 à 1994, vous avez été chef du département d’Histoire moderne et contemporaine jusqu’en 2003, et vous avez été élu, en 2005, à la Royal Irish Academy.

Votre œuvre d’historien est celle d’un chercheur attentif aux propositions formulées dans un spectre large des sciences sociales, et vous êtes devenu, du coup, un interlocuteur régulier de nombreux historiens, dans l’ensemble de l’Europe et aux États-Unis. Cette surface d’intervention particulièrement ample tient aussi à la façon dont vous nouez ensemble enquête sociale, réflexion politique et critique culturelle.

Parmi les liens nombreux que vous entretenez avec des institutions étrangères (avec l’Institute for Advanced Studies de Princeton, avec le Center for Historical Research de Rutgers University), il y a ceux, intellectuels et amicaux, qui vous lient de longue date à l’École des hautes études en sciences sociales. Récemment encore, nous avons fait ensemble l’expérience des grandeurs (et aussi des pesanteurs) qui s’attachent à la construction d’un espace européen de la recherche, dont vous témoignez – au plus haut point – qu’il est désormais devenu le cadre naturel de nos entreprises scientifiques.

Vous êtes un spécialiste de l’histoire française et européenne du xxe siècle et l’auteur en particulier, parmi une abondante production, d’une remarquable histoire comparée du mouvement ouvrier pendant la Grande Guerre, en France et en Angleterre, parue en 1991. Vous avez dirigé un ouvrage sur De Gaulle et la France du xxe siècle, publié en 1994. Plus récemment, vous vous êtes attaché, dans un ouvrage paru en 1997 (State, society and mobilization in Europe during the First World War) à l’étude des processus de mobilisation et de démobilisation culturelle, une étude qui éclaire d’un jour véritablement neuf l’entrée et la sortie de guerre des sociétés au xxe siècle.

Mais c’est à votre dernier livre paru, German atrocities, 1914. A history of denial que je voudrais m’arrêter un instant. Non pas seulement parce que ce livre a été couronné par le prestigieux prix Fraenkel, décerné par l’Institut d’histoire contemporaine de Londres en 2000 ; pas seulement non plus parce que sa traduction en français va être publiée cette année ; mais parce que ce livre reprend, pour la première fois, le programme proposé par Marc Bloch dans son célèbre article de 1921, dans la Revue de Synthèse, article dans lequel il en appelait à une étude des « fausses nouvelles de la guerre », à une étude des rumeurs qui façonnent, pour leur part, l’imaginaire collectif des guerres contemporaines.

Avec Alan Kramer, avec qui vous cosignez cet ouvrage, vous étudiez à la fois les atrocités réellement commises par les troupes allemandes dans les trois premières semaines de la guerre sur les populations civiles, françaises et surtout belges, et le poids symbolique et politique de ces 6 500 morts (au regard d’une guerre qui en fit dix millions). En étudiant la façon dont les horreurs fantasmées se sont greffées sur les faits réellement commis et en ont recomposé la mémoire, vous ouvrez une réflexion très forte sur le statut de la vérité en histoire, l’administration de la preuve et les usages négationnistes toujours possibles du difficile métier d’historien.

Cette réflexion exigeante fait résonner des interrogations sur les bruits de la guerre auxquelles l’actualité la plus présente, répercutée par les médias jusqu’aux extrémités de la planète, donne un écho particulier.

Ce soir, c’est à un retour sur l’expérience des soldats français de la Grande Guerre que vous nous invitez. Invitation on ne peut plus opportune, en ces temps où les incertitudes de l’avenir et les peurs qui leur sont associées obscurcissent la conscience de l’immense victoire sur un passé saturé de guerre dont l’Europe, avec toutes ses faiblesses présentes, est avant tout porteuse.

Recevons donc comme un signe que cette invitation nous soit adressée par un collègue venu d’Irlande, pays qui porte haut, en ces temps de doute, une puissante et communicative dynamique européenne.

À ce titre aussi, mon cher John, votre présence honore l’assemblée venue vous écouter ce soir et qui vous rend hommage.

École des Hautes Études en Sciences Sociales