2003

Allocution du président

Jacques Revel
 

Ouverture de la XXVe Conférence Marc-Bloch

Je suis heureux d’accueillir ce soir Thomas Pavel et je le remercie d’avoir accepté de donner la XXVe Conférence Marc-Bloch. Cette conférence réunit chaque année, à la fin du printemps, les membres de l’École des hautes études en sciences sociales et leurs amis autour d’une grande figure de nos disciplines. Elle le fait ce soir dans des conditions que les circonstances ont rendues un peu difficiles.

Nous avons une raison particulière, cher Thomas Pavel, de vous souhaiter la bienvenue : c’est à la VIe section de l’École pratique des hautes études que, arrivant de Bucarest, vous avez complété votre formation et vous y avez préparé et soutenu votre thèse de doctorat sous la direction d’Algirdas Greimas au tournant des années 1970. Vous avez, plus tard, quitté la France pour le Canada puis les États-Unis, où vous enseignez aujourd’hui à l’université de Chicago, mais sans jamais laisser se défaire les liens que vous avez noués depuis plus de trente ans avec certains de nos collègues – mieux, vous en avez inventé de nouveaux avec les générations de chercheurs qui ont suivi. À l’École, vous êtes souvent revenu, et volontiers, je crois. De l’autre côté de la mer, vous n’avez jamais cessé d’être attentif à ce qui se passait chez nous et vous avez toujours souhaité être l’un de ceux auxquels on sait pouvoir adresser un collègue, un étudiant, un texte.

Ce commerce amical ne suffit pourtant pas à rendre compte de ce qui vous lie à nous et nous à vous. L’œuvre que vous avez composée depuis les années 1970 est, si j’ose dire, un moment de notre histoire intellectuelle, elle en est inséparable ; mais à cette histoire elle a apporté une tonalité libre, une indépendance d’esprit et de choix, une ampleur qui vous reviennent en propre.

Une série de livres importants jalonne votre parcours dans le domaine de la théorie littéraire, dont je ne retiens que quelques-uns des plus connus ici : Univers de la fiction (1988), L’art de l’éloignement. Essai sur l’imagination classique (1996) et, cette année, La pensée du roman. Avec toute votre œuvre, ils illustrent une trajectoire qui, partie des hypothèses formalistes de vos années de formation, s’est reformulée avec une interrogation sur la nature et la consistance des univers imaginaires de la littérature, et débouche aujourd’hui sur une réflexion anthropologique sur ce qui fait de nous des lecteurs de romans.

Bien des choses ont changé en trente ans, mais vous n’êtes pas de ceux qui souhaitent estomper les réflexions ni les reprises de votre pensée. Tout au contraire, vous n’avez pas cessé de vouloir en rendre compte avec la conviction que, dans une large mesure, cette expérience restait encore à penser. Sans renoncer au « démon de la théorie », pour reprendre la formule désormais classique d’Antoine Compagnon, vous y avez acquis une place à part : tout à la fois ironique et convaincue, prudente et ferme, ambitieuse mais d’abord soucieuse de donner les raisons de ses choix.

Votre présence parmi nous ce soir est doublement heureuse. Elle l’est parce que vous venez de publier un grand livre, qui est et qui sera discuté bien au-delà des spécialistes de la littérature, et que vous vous apprêtez aussi à faire paraître cet automne un roman, qui n’est pas le premier. Elle est bienvenue aussi parce que, au moment où le Centre de recherches sur les arts et le langage, auquel vous êtes attaché depuis si longtemps, est occupé à redéfinir ses programmes, l’occasion que vous nous offrez de participer à votre réflexion est une chance et un signe d’amitié.

C’est vous dire, cher Thomas Pavel, le plaisir que nous avons à vous écouter maintenant.

École des Hautes Études en Sciences Sociales