2002

Allocution du président

Jacques Revel
 

Ouverture de la XXIVe Conférence Marc-Bloch

Je remercie Charles Malamoud d’avoir bien voulu accepter de donner pour nous la vingt-quatrième Conférence Marc-Bloch. Je le fais avec un bonheur particulier, que partagent sans nul doute tous ceux qui vous connaissent, tous ceux qui vous ont lu – et ils sont nombreux dans cette salle. Car dans la tribu compliquée des sciences humaines et sociales, vous tenez une place à part, essentielle et discrète, qui est votre manière et qui vous vaut tant d’attachements personnels, intellectuel et amicaux. Rassurez-vous : je n’y insisterai pas davantage, puisque ce serait aller contre vos convictions et le style de présence que vous avez choisi. Laissez-moi seulement rappeler que lorsque je vous ai demandé, à l’automne dernier, si vous accepteriez d’être notre conférencier pour cette année, j’ignorais – et vous n’imaginiez pas, sans doute – que ce printemps serait une saison Malamoud. Ces derniers mois, un livre de vous – Le jumeau solaire – a été publié en même temps que vous était offerte par quelques-uns de vos amis une gerbe d’études, Le disciple et ses maîtres. On vous lit, on vous commente, jusque dans la grande presse. Vous avez été amené à multiplier les interventions, jusqu’à l’occasion qui nous réunit ce soir. J’espère, sans en être tout à fait certain, que les formes de cette reconnaissance, si contraire à votre façon d’être, ne vous insupportent pas trop. Sachez malgré tout qu’elle rend heureux ceux pour qui vous comptez, ceux qui sont réunis ce soir pour vous écouter.

Vous êtes d’abord un indianiste et un sancritiste, érudit et exigeant. Auprès de Louis Renou, qui fut votre maître, vous avez trouvé, selon vos propres termes, une « Inde rigoureuse et allègre » ; vous avez trouvé aussi « une philologie impeccable et une érudition sans faille », que chacun vous reconnaît à votre tour. Chez Renou, vous avez aimé enfin un modèle d’œuvre dont vous avez écrit que, comme l’Inde fondamentale, « le plus souvent, elle parle à mi-voix ».

Mais à travers ce portrait en miroir, on ne rend compte que d’une part seulement de votre activité intellectuelle et savante. Vous êtes pleinement indianiste mais vous n’êtes pas seulement indianiste. Dans une de ces formules terribles qui traversent ensuite les générations, dans les Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel a déclaré lapidairement : « Dans l’Inde, c’est tout différent ». Votre œuvre est pour montrer l’insuffisance de ce jugement péremptoire et pour faire comprendre, c’est-à-dire relativiser, en anthropologue, la particularité indienne. Car vous êtes le plus ouvert des comparatistes en même temps que le plus exigeant des philologues. Vous l’avez d’ailleurs vous-même écrit, dans l’un des rares textes à la première personne que je connaisse de vous. Il se trouve dans Cuire le monde, votre livre de 1989 : « Dans tous les cas, j’ai eu l’ambition de traiter un sujet véritablement indien, correspondant à un problème ou a des thèmes expressément formulés par des textes indiens, et toujours susceptibles néanmoins de faire sens pour les anthropologues et historiens non indianistes. »

C’est sans doute ce qui explique qu’à la différence de celle de Louis Renou, votre œuvre se trouve essaimée dans un éventail très large de publications, bien au-delà de votre spécialité. Mais le comparatisme, que vous avez obstinément pratiqué, il s’est surtout traduit dans des manières de faire. Sans vous écarter jamais de votre voie, vous n’avez pas cessé de vous investir dans des entreprises collectives majeures depuis trente ans.

Il y a eu la grande affaire du sacrifice : sur la trace de Sylvain Levi et de Louis Renou, vous avez été, avec Madeleine Biardeau, l’auteur du Sacrifice dans l’Inde ancienne en 1976, point de départ d’une confrontation résolue avec les hellénistes, notamment, dans le cadre du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes : chacun connaît, grâce à ce travail commun, les deux modèles du sacrifice, le védique et le grec, qui s’éclairent l’un l’autre à travers leurs différences.

Il y a eu la réflexion commune sur l’idéologie funéraire, que prolonge aujourd’hui Le jumeau solaire, votre dernier livre. Il a eu la réflexion collective menée sur la dette, si stimulante notamment pour les anthropologues, une autre sur rite et pensée. Le travail du comparatisme a consisté chez vous à repérer ce qui, dans certains cas, reste irréductibles dans la pensée et les pratiques indiennes : ainsi, dans les Tracés de fondations, qu’a dirigé Marcel Detienne, notez-vous que l’Inde védique échappe à la singularité des lieux et des moments et enregistrez-vous l’« absence de fondation » qui la caractérise. Ainsi, face à la réflexion suscitée par votre vieil ami Pierre Vidal-Naquet sur la « Grèce, civilisation de la parole politique », intervenez-vous en tant qu’indianiste – que « barbare », ce sont vos propres termes – pour rappeler que l’Inde ancienne aussi « a un discours sur l’homme ». Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Une comparaison est-elle possible ? Quelle en serait la validité, la portée ? »

On reparle beaucoup de la comparaison ces temps-ci. Ils sont peu nombreux, ceux qui s’y sont risqués avec autant d’audace, d’opiniâtreté et de discrétion. À distance, un échange avec Jean-Pierre Vernant donne la mesure des enjeux qui sont les vôtres, et qui sont partagés. Dans un hommage à celui-ci, en 1987, vous lui saviez gré de nous enseigner « que mettre en évidence la cohérence d’une culture, ce n’est pas la refermer sur elle-même, c’est créer les conditions et faire apparaître les critères de la comparaison ». À quoi Vernant vous répond quinze ans plus tard, cette année même : « C’est en le [c’est-à-dire vous] suivant au long de son parcours en terre indienne qu’un nouveau paysage grec a pris corps, par contraste, et s’est dessiné plus clairement à mes yeux. »

Depuis votre direction d’études dans l’institution-sœur qu’est la Ve Section de l’École pratique, vous avez été partant pour nombre d’aventures en France et hors de France. Dans notre École, vous n’avez pas cessé depuis trente ans de multiplier les liens de travail et les amitiés intellectuelles. Aussi bien n’avons-nous pas ce soir le sentiment d’accueillir un invité. Nous nous retrouvons autour de l’un de nos proches et nous vous remercions, cher Charles Malamoud, de nous en donner l’occasion.

École des Hautes Études en Sciences Sociales